Les Autochtones et l’expérience militaire canadienne
Chapitre deux : Les guerres impériales


Chef iroquois entre 1760 et 1790
Reconstitution par G.A. Embleton [Parcs Canada]

À compter de 1689, les rivalites impériales entre la France et l’Angleterre exercent une influence croissante sur les politiques des deux pays en Amérique du Nord. L a guerre de la Ligue d’Augsbourg (1689-1697), la guerre de Succession d’Espagne (1702-1713), la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748) et la guerre de Sept Ans (1756-1763) procèdent surtout d’antagonismes européens. Ce qui se passe outre-mer a peu d’influence directe sur les alliances existantes, mais de nouvelles rivalités se surimposent aux anciens conflits autochtones, qu’elles relèguent graduellement au second plan.

En 1689, au début des guerres impériales, la Nouvelle-France compte environ 12 000 habitants, alors que la population des colonies britanniques, au sud, dépasse les 250 000 habitants. Soixante-dix ans plus tard, au moment de la Conquête, la population du Canada n’est toujours que de 70 000 habitants, alors que celle des Treize colonies excède le million et demi. Les colonies britanniques sont confinées sur une étroite bande de territoire le long de la côte atlantique, alors que la Nouvelle-France va de l’Acadie jusqu’à la Louisiane au sud et aux futures Prairies canadiennes à l’ouest. Pour compenser leur faiblesse démographique et géostratégique, les Français doivent s’appuyer sur leurs alliés autochtones. C’est en grande partie grâce à ceux-ci que la Nouvelle-France pourra survivre jusqu’en 1760. Si toutefois ils soutiennent les Français dans leurs batailles, les peuples autochtones ne deviennent pas pour autant de simples instruments de l’impérialisme français. Ils continuent aussi à défendre leurs propres intérêts.

La guerre de la Ligue d’Augsbourg : 1689-1697

La politique expansionniste du roi Louis XIV de France conduit, à la fin du XVIIe siècle, à la guerre de la Ligue d’Augsbourg, qui oppose la France à une alliance anglohollando-autrichienne. Le conflit s’étend aux Amériques, avec l’arrivée du comte de Frontenac au Canada en 1689. L’objectif initial du nouveau gouverneur est de conquérir la colonie britannique de New York. Il espère ainsi isoler les Iroquois et les forcer à cesser leurs incursions en Nouvelle-France. Quand Frontenac arrive en Nouvelle-France, la saison est trop avancée pour mettre ce plan à exécution et il doit se rabattre sur des projets moins ambitieux.

Au mois de janvier 1690, les Français organisent trois expéditions contre les colonies britanniques de la Nouvelle-Angleterre. Des corps expéditionnaires composés de miliciens canadiens et de guerriers autochtones commandés par des officiers canadiens-français des Troupes de la Marine, comme Jean-Baptiste Hertel de Rouville et Pierre Le Moyne d’Iberville, attaquent des forts et des villages britanniques. Leur tactique allie les attaques surprises à la guerre de siège et combine efficacement tactiques de guérilla autochtones et techniques européennes. Le premier détachement, constitué de 96 guerriers iroquois et de 114 Canadiens français, quitte Montréal et marche vers le sud pour aller attaquer le village de Schenectady. Les alliés y arrivent le 9 février au milieu de la nuit et lancent une attaque surprise contre les habitants : « Le cri d’attaque se fit à la manière des Sauvages, et tout le monde donna au même temps. » On met le feu aux maisons, la garnison entière est passée au fil de l’épée et tous ceux qui tentent de se défendre sont tués. Seuls 50 vieillards, femmes et enfants réussissent à s’échapper et survivre. Trente Iroquois qui se trouvent dans le village au moment de l’attaque sont aussi épargnés : « l’on fit connaître que l’on n’en voulait qu’aux Anglais. » Le grand nombre d’Iroquois « domiciliés » au sein des troupes françaises contribue certes à cette attitude conciliante. Le deuxième groupe comprend 25 Canadiens français et 25 Abénaquis et Algonquins de Sillery. Il se met en route pour Salmon Falls, au New Hampshire, où il arrive le 27 mars. Le contingent attaque trois petits forts, fait 54 prisonniers britanniques et « se retir[e], de peur de tomber entre les mains de deux cens Anglais […] qui venaient après lui ». Il fait jonction avec le troisième détachement, composé de 50 Canadiens français et de 60 Abénaquis de la mission Saint-François, qui a quitté Québec pour la région de Casco Bay dans le Maine. D’autres Abénaquis d’Acadie se joignent au groupe. À la fin, de 400 à 500 guerriers et 75 Canadiens français marchent ensemble sur Fort Loyal et assiègent le poste. Un témoin raconte :

La nuit du vingt-huit [mai] la tranchée fut ouverte, nos Canadiens et nos Sauvages n’étaient pas fort expérimentés sur la manière d’assiéger des places, ils ne laissèrent pas de travailler fort vigoureusement et par bonheur ils avaient trouvé dans les forts abandonnés des outils propres à remuer la terre, cet ouvrage s’avançait avec tant de vitesse que […] le lendemain matin […] l’on serait arrivée [sic] par tranchée à leurs palissades à y mettre le feu avec un baril de goudron que l’on avait aussi trouvé et quelques autres matières combustibles. Voyant cette machine s’approcher fort près d’eux et ne pouvant l’empêcher […] [les Anglais] mirent pavillon blanc pour capituler.

En plus de ces expéditions importantes, des groupes d’Autochtones lancent aussi de petits raids individuels contre des villages frontaliers des colonies britanniques, d’où ils rapportent des scalps pour les vendre aux Français. Ces derniers encouragent cette pratique dans le but d’affaiblir l’ennemi et de semer la terreur parmi les colons britanniques, mais ils sont vite confondus par l’efficacité des guerriers autochtones. Gédéon de Catalogne relate :

M. de Frontenac, pour animer nos Sauvages alliés à ne point se réconcilier avec l’Anglais, leur promit dix écus par chaque chevelure qu’ils apporteraient, ce qui faisait que nous avions toujours des partis en campagne, et souvent des chevelures, de qui nous [ne] pouvions rien apprendre. Ainsi, dans la suite, on changea cet ordre, c’est-à-dire que les chevelures furent mises à bas prix, mais que pour chaque prisonnier on donnait vingt écus (c’est-à-dire de ceux qui seraient pris autour de Boston ou d’Orange [Albany]) et pour ceux de la campagne, dix écus, et cela afin de pouvoir savoir des nouvelles certaines [des colonies anglaises].

Enfin, les alliés des Français aident aussi à défendre la colonie contre les Britanniques. Ceux-ci ripostent aux attaques contre Schenectady, Salmon Falls et Casco Bay en lançant deux expéditions contre la Nouvelle-France. La première est une impressionnante opération navale contre Québec en 1690, dont les alliés autochtones semblent avoir été exclus. Des groupes de guerriers autochtones participent toutefois à la seconde, que le maire d’Albany, Peter Schuyler, lance l’année suivante contre le fort de La Prairie-de-La-Magdelaine. Un groupe d’Odawas, d’Algonquins du Témiscamingue, de Hurons de Lorette et d’Iroquois de Sault Saint-Louis combat à côté des Français pour repousser un contingent ennemi mixte constitué d’environ 270 miliciens de New York et 150 Mohegans et guerriers des Cinq-Nations.

En Acadie, les hostilités ont repris entre les Algonquins des Maritimes et les Britanniques même avant qu’éclate la guerre de la Ligue d’Augsbourg. En 1688, les Abénaquis réagissent aux empiètements britanniques en attaquant la plupart des établissements anglais de la côte atlantique du Maine, et font le serment que « ni eux, ni leurs enfants, ni les enfants de leurs enfants […] ne feraient jamais [la paix] avec l’Anglais qui les avait si souvent trahis ». En 1692, ils réussissent à chasser les Britanniques de Fort Pemaquid (aujourd’hui Bristol, dans le Maine), qu’ils pillent et rasent. De leur côté, les Mi’kmaq attaquent les bateaux britanniques qui viennent pêcher sur leurs côtes. En 1696, il est rapporté que des Mi’kmaq du fleuve Saint-Jean, rejoints par quelques Abénaquis de Pentagoët,

[Traduction]
… équipent un groupe de 70 canots pour un raid contre les Anglais; alors qu’ils longent la côte, ils rencontrent un petit bateau anglais, qu’ils attaquent et capturent […] Les Indiens ramènent leur prise dans la rivière Pentagoët, pillent toutes les marchandises, s’emparent d’une somme d’argent d’environ 1 000 à 1 200 livres qu’ils trouvent à bord et font prisonniers les sept Anglais de l’équipage.

Le conflit entre Français et Britanniques vient se greffer à l’ancienne rivalité, créant une nouvelle dynamique dans la guerre que livrent les Mi’kmaq et les Abénaquis. Par exemple, on commence à voir des Mi’kmaq, qui ont prouvé leur habileté dans la guerre de course, apparaître dans les équipages des corsaires français. Grâce aux missionnaires et aux colons qui vivent maintenant dans les villages autochtones, les Français sont en mesure d’exploiter à leur avantage l’hostilité entre les Anglais et les Autochtones. Le baron de Saint-Castin, en particulier, joue un rôle important dans la guerre, au point que les colons de Nouvelle-Angleterre baptisent le conflit « guerre de Saint-Castin ». À l’hiver de 1690, par exemple, le baron presse ses alliés abénaquis de rejoindre la force franco-autochtone qui va attaquer le village de Casco Bay. Puis, en 1695, il persuade les Abénaquis et les Mi’kmaq de se joindre à la flotte de Pierre Le Moyne d’Iberville pour aller assiéger Fort Pemaquid, que les Britanniques viennent tout juste de rebâtir. Les Autochtones s’emploient notamment à dégager une route pour que les troupes françaises puissent tirer les canons et les mortiers des navires jusqu’au fort.

Si l’alliance avec les Français permet aux nations autochtones d’avoir de l’appui pour leurs propres guerres contre les Britanniques, il arrive aussi qu’elle nuise à leurs intérêts. Par exemple, en 1693, des chefs abénaquis tentent de négocier une paix avec les Britanniques, mais les Français multiplient les efforts pour saboter les pourparlers et pousser leurs alliés autochtones à reprendre la hache de guerre.

La guerre de Succession d’Espagne : 1702-1713


Guerrier mi'kmaq v. 1740
Reconstitution par Francis Back.
Forteresse de Louisbourg. [Parcs Canada]

La guerre de Succession d’Espagne est d’une certaine façon la continuation de la guerre de la Ligue d’Augsbourg. En 1700, le roi Charles II d’Espagne meurt sans postérité et il lègue sa couronne à Philippe d’Anjou, petit-fils de Louis XIV. Pour empêcher l’unification des trônes français et espagnol, l’Angleterre, les Pays-Bas et l’Autriche renouvellent leur alliance et déclarent la guerre à la France le 13 mai 1702.

Quand la nouvelle de la guerre atteint l’Amérique du Nord à l’automne 1702, les Abénaquis font connaître leur intention de rester neutres. Privés de ses précieux alliés, le gouverneur français Philippe de Rigaud de Vaudreuil organise un raid contre les villages de Casco et Wells en Nouvelle-Angleterre l’année suivante, en encourageant vivement les Abénaquis à se joindre à lui. Même si peu d’entre eux répondent à son appel et si les troupes sont majoritairement constituées de Canadiens et d’Iroquois domiciliés, les autorités britanniques réagissent immédiatement en déclarant la guerre aux Abénaquis. Ceux-ci sont ainsi entraînés dans le conflit contre leur volonté. Les rivalités impériales commencent petit à petit à redéfinir les conflits autochtones.



Etow oh Kowan, chef iroquois, 1710
Chez les Autochtones, comme chez les Blancs,
le statut politique et militaire était indiqué
par des vêtements et des accessoires
recherchés. Ce chef iroquois, très en
vue vers 1700, est représenté en tenue
d’apparat combinant vêtements autochtones
et vêtements européens. Il est à noter qu’il
tient un casse-tête de guerre, mais qu’il
porte aussi, dans un fourreau, une épée
européenne décorée, laquelle pourrait lui
avoir été remise en cadeau par la Couronne
française ou la Couronne anglaise lors d’une cérémonie.
Bibliothèque et Archives Canada (C-092421)

Dans les années qui suivent, les Abénaquis continuent d’attaquer les postes britanniques du Maine et du Massachusetts. En 1708, 60 Abénaquis se joignent à 100 Français et 220 Iroquois domiciliés pour un raid contre le village de Haverhill. Ils aident également à repousser les attaques britanniques contre Port Royal en 1707 et 1708. Une troisième attaque, en 1710, fait cependant tomber la ville aux mains des Anglais. Lorsque la guerre se termine en 1713, le Traité d’Utrecht cède l’Acadie à l’Angleterre selon « ses anciennes frontières » qui sont, par ailleurs très mal définies. Les Mi’kmaq et les Abénaquis sont furieux d’apprendre que les Français ont cédé par ce traité leurs territoires traditionnels, des terres qu’à leurs yeux, les Français n’ont nullement le droit d’aliéner et qu’ils n’ont aucune intention de quitter. Pour solidifier leur emprise sur ce territoire nouvellement conquis, les Britanniques se hâtent de construire quelques postes en Acadie. Initialement, la rancoeur des Abénaquis envers les Français et leur désir d’obtenir de meilleurs prix pour leurs fourrures font en sorte qu’ils accueillent pacifiquement les colons britanniques. Cependant, les Français sont mécontents de l’expansion britannique dans un territoire qu’ils espèrent un jour récupérer et ils tentent donc de rebâtir leurs bonnes relations avec les Abénaquis et les Mi’kmaq. Ils y parviennent au bout d’un certain temps, grâce à leurs missionnaires en Acadie (dont le père Sébastien Râle, qui vit parmi les Abénaquis de Narantsuak, et le père Antoine Gaulin, qui vit chez les Mi’kmaq de Nouvelle-Écosse). Les encouragements des Français et les provocations des Britanniques aboutissent à une reprise des hostilités des Abénaquis et des Mi’kmaq contre les Britanniques. En 1716, le roi de France crée même un fonds spécial de 2 000 livres pour financer la distribution annuelle de cadeaux aux Abénaquis et aux Mi’kmaq.

La guerre entre les Anglais et les Abénaquis ne reprendra qu’en 1722, mais les Mi’kmaq commencent à arraisonner des bateaux de pêche britanniques dans leurs eaux en 1715 : ils capturent près de 40 bateaux entre 1715 et 1722. Harrald Prins, un anthropologue, écrit :

[Traduction]
Chaque été, quelque 200 bateaux de la Nouvelle-Angleterre venaient pêcher sur la côte de la Nouvelle-Écosse, ce qui ulcérait les Français. De 1715 à 1722, les Mi’kmaq harcelèrent cette flotte. Armés et encouragés par leurs alliés français retranchés au Cap-Breton, ils constituèrent une force intrépide d’une soixantaine de marins. Croisant sur leurs côtes en chaloupe ou s’y déplaçant parfois à l’aviron dans leurs canots rapides, ils recherchaient les ketchs et les goélettes venus de ports éloignés. Ces bateaux britanniques constituaient des cibles faciles pour une attaque surprise, surtout quand ils étaient ancrés dans quelque anse. Fondant sur leur proie, les Mi’kmaq tentaient de monter à bord et de surprendre l’équipage. Au lieu de tuer les marins pêcheurs, les Mi’kmaq préféraient les prendre vivants pour en tirer rançon. Après avoir pillé tout ce qui leur paraissait avoir de la valeur, y compris la cargaison de poissons séchés, ils conduisaient leur prise dans les colonies françaises pour l’y vendre.



Chef mi'kmaq v. 1740
Reconstitution par Francis Back,
forteresse de Louisbourg [Parcs Canada]

Il ne faut pas supposer que ces guerriers autochtones sont de simples mercenaires au service de la France. Au contraire, ils cherchent avant tout à protéger leurs propres intérêts et leurs terres. Aux Britanniques qui tentent d’expliquer aux Abénaquis que le Traité d’Utrecht fait d’eux des sujets britanniques, un chef abénaquis répond que « le roi de France peut disposer de ce qui lui appartient; quant à lui, il a sa terre, où Dieu l’a placé et aussi longtemps qu’il restera un enfant de sa nation encore en vie, il se battra pour la garder »  [traduction]. La pénétration des colons à l’intérieur des terres et en territoire abénaquis provoque de nouveaux heurts, et le sachem Grey Lock des Abénaquis de l’Ouest réussit à chasser les colons de l’actuel New Hampshire et de certaines parties du Vermont grâce à une très efficace campagne de guérilla menée à partir des montagnes Vertes. Plus à l’est, la guerre tourne au désavantage des Abénaquis. Lorsque les combats cessent finalement en 1726, les Abénaquis et les Mi’kmaq signent avec les Britanniques des traités par lesquels ils reconnaissent le droit de ceux-ci à s’établir en territoire autochtone.

Si le Massachusetts est lourdement touché par les attaques franco-autochtones, la colonie de New York est presque complètement épargnée par la guerre. Les autorités canadiennes et celles de New York ont officieusement convenu, au début des hostilités, de rester neutres. Cet accord sert principalement les intérêts des peuples autochtones et, en fait, il a été négocié par les Iroquois, qui voulaient probablement éviter d’être entraînés dans le conflit par les Britanniques, ce qui les aurait à nouveau exposés aux raids des Français et de leurs alliés. Ils expliquent au gouverneur français :

[Traduction]
Vous, Européens, êtes de mauvais esprits […] a déclaré un chef iroquois. Vous vous battez au nom de Dieu et prenez le sentier de la guerre pour des choses insignifiantes. Nous, par contre, nous ne prenons le sentier de la guerre que lorsque nous voyons que le sang est versé et que des têtes tombent. Pour empêcher que cela se produise, je prends la hache de mon père Onontio et j’ai demandé à mon frère Corlard [le gouverneur de New York] de prendre la sienne et nous allons les enterrer toutes deux dans le trou où mon regretté père Onontio les a enterrées quand il a fait la Grande paix.

Les Iroquois domiciliés (surtout ceux de Sault St. Louis) bénéficient aussi grandement de la trêve, grâce à laquelle ils peuvent se rendre librement à Albany, où leurs fourrures sont d’un meilleur rapport qu’à Montréal. Cela donne naissance à un important commerce clandestin entre Montréal et Albany, car les Iroquois commencent à apporter des fourrures achetées de marchands de Montréal jusqu’à New York. Les autorités canadiennes ferment les yeux sur ce commerce illicite, qui permet à la colonie d’écouler ses excédents de fourrures et d’acheter des marchandises qu’elle ne pourrait pas obtenir autrement.

La guerre de Succession d’Autriche : 1740-1748

La signature du Traité d’Utrecht en 1713 ouvre une période de paix entre la France et l’Angleterre qui durera jusqu’en 1744. Pendant 30 ans, il n’y aura aucun conflit entre la Nouvelle-France et les colonies britanniques. Toutefois, la paix ne met pas fin aux ambitions impériales et la rivalité anglo-française en Amérique du Nord demeure tout aussi vive. Les tractations du gouverneur Vaudreuil pour inciter les Mi’kmaq et les Abénaquis à résister à l’expansion britannique en Acadie en sont la meilleure illustration. Pour compenser leur perte de territoire, les Français construisent sur l’Isle Royale (île du Cap-Breton) la forteresse de Louisbourg, un des plus gros ouvrages militaires jamais édifiés en Amérique du Nord qui, espèrent-ils, facilitera la défense du Canada contre une éventuelle invasion britannique et protégera leurs intérêts dans les pêches de la côte Est. Les Britanniques, de leur côté, profitent de la paix pour nouer des liens commerciaux avec les nations des Grands Lacs, dans l’intention, entre autres, de déstabiliser l’alliance franco-autochtone. Petit à petit, les commerçants britanniques commencent même à s’aventurer dans la région de l’Ohio, où de nombreux Autochtones sont retournés après la Paix de Montréal et le déclin de la puissance iroquoise.

La guerre de Succession d’Autriche éclate en 1740, lorsque l’Angleterre déclare la guerre à la Prusse, qui convoite le trône de la jeune impératrice Marie-Thérèse d’Autriche. Quatre ans plus tard, la France se range aux côtés de la Prusse et de l’Espagne contre l’Angleterre, entraînant à nouveau l’Amérique dans la guerre. Cette fois, les Français ont beaucoup de mal à obtenir l’appui de leurs alliés autochtones contre les Britanniques. En 1745, le gouverneur Charles La Boische de Beauharnois se plaint du peu d’intérêt des « Indiens domiciliés » à combattre les Britanniques. Il avance que « le village du Saut St Louis pencherait volontiers à se tenir neutre ». De toute évidence, les Iroquois domiciliés ont tout intérêt à rester neutres afin de protéger leur lucratif commerce de fourrures avec la colonie de New York. Face à ce peu d’enthousiasme, le gouverneur rassemble une troupe de 200 Canadiens français commandée par Paul Marin de La Malgue « pour tomber sur les côtes des environs de Boston ». Ils sont rejoints par 300 ou 400 Abénaquis et Iroquois domiciliés. En fin de compte, l’expédition change de destination et attaque le village de Saratoga, où elle fait une centaine de prisonniers. L’année suivante, Pierre-François de Rigaud de Vaudreuil, à la tête d’un détachement de 400 Français et 300 guerriers des Grands Lacs et des missions, va attaquer Fort Massachusetts (Adams, au Massachusetts). Un observateur rapporte : « Ce parti a fait beaucoup de ravage et a brûlé dans l’espace de 15 lieues de pays tous les établissements et grains qui se sont trouvés sur pied, avec granges, moulins, temple, tanneries, etc. » Toutefois, même s’ils prennent part aux activités militaires françaises, les nations autochtones tentent de protéger leurs propres intérêts. Les Iroquois du Sault et du lac des Deux-Montagnes, par exemple, sont très réticents à continuer de servir d’éclaireurs le long de la frontière de New York, de crainte d’entrer en conflit avec leurs frères de la Ligue.

Seuls les Mi’kmaq et les Abénaquis acceptent avec empressement de guerroyer contre les Britanniques. Encouragés encore une fois par leurs missionnaires, les deux nations prennent part à deux sièges de la ville d’Annapolis Royal, en 1744 et 1745, qui se soldent chaque fois par un échec. En 1745, les Britanniques s’emparent de la citadelle de Louisbourg, que les Français croyaient imprenable. Dans l’espoir de reconquérir la forteresse, les Français organisent deux expéditions, avec l’aide de centaines d’Abénaquis et de Mi’kmaq, mais sans résultat. Les alliés ont plus de succès sur l’île Saint-Jean (Île-du-Prince-Édouard) en 1746, où une centaine de Mi’kmaq et 15 Français réussissent à repousser un escadron britannique de 200 hommes qui tente de s’emparer du poste de Port La Joie (aujourd’hui Adams, près de Charlottetown).

Dans la région des Grands Lacs, les peuples autochtones paraissent d’abord sympathiques à la cause française. En 1744, le gouverneur Beauharnois écrit que les Odawas, les Hurons et les Miamis de Détroit « avaient accepté la hache [qu’il] leur avai[t] fait présenter pour frapper d’abord dans le courant de cet hiver sur les Anglais établis à la Belle Rivière ». Quelques incursions sont même tentées sur les frontières de Pennsylvanie et de Virginie en 1744. Toutefois, la volonté d’aider les Français se transforme rapidement en hostilité. Après la chute de Louisbourg, les Britanniques sont en mesure d’empêcher les navires français de pénétrer dans le Saint-Laurent. Québec n’est plus approvisionnée, ce qui provoque une pénurie de munitions et de marchandises à échanger. Le commerce dans la région des Grands Lacs est vite paralysé et le prix que les négociants autochtones doivent payer pour les marchandises monte en flèche. De surcroît, les Français ne sont plus capables de donner à leurs alliés les présents annuels dont ceux-ci sont de plus en plus dépendants. Selon l’historien Richard White, les peuples autochtones voient dans ce soudain changement « un exemple de la cupidité des Français qui ont violé l’alliance » [traduction]. Les Français seront par la suite incapables d’obtenir l’appui de leurs alliés, qui préféreront rester neutres dans le conflit. En 1747, l’officier français Charles des Champs de Boishébert se plaint d’un « accord parmi les Peaux-Rouges ces années passées pour cesser de se détruire les uns les autres et laisser les visages pâles se combattre entre eux » [traduction]. Certaines peuplades deviennent carrément hostiles à la présence française dans la région et tuent tous les coureurs des bois qu’elles rencontrent pour s’emparer de leurs marchandises.

En octobre 1748, le Traité d’Aix-La-Chapelle met fin à la guerre de Succession d’Autriche, au grand soulagement des Français, qui récupèrent la forteresse de Louisbourg en échange de l’île de Madras, arrachée aux Britanniques en 1746, et qui sont en mesure de rétablir l’ordre dans la région des Grands Lacs. Toutefois, l’opposition massive et concertée à l’autorité française, même si elle n’a duré que quelques années, représente le premier mouvement panautochtone d’envergure dans la région des Grands Lacs et il pave la voie au soulèvement de Pontiac en 1763.

La guerre de Sept Ans : 1756-1763

À la différence des précédents conflits, la guerre de Sept Ans éclate en Amérique du Nord avant de s’étendre à l’Europe. Le Traité d’Aix-la-Chapelle, qui a mis fin à la guerre de Succession d’Autriche, a tout simplement rétabli en Amérique le statu quo qui prévalait avant la guerre; la rivalité anglo-française née dans la vallée de l’Ohio demeure bien vivante. Les Français revendiquent la propriété du territoire, affirmant que ce sont eux qui l’ont découvert dans les années 1680. Les Britanniques ont les mêmes prétentions, alléguant qu’ils ont acquis les droits de propriété auprès des Iroquois (qui affirmaient avoir conquis la région dans les années 1650) par le Traité de Lancaster en 1744. Pour défendre leurs intérêts, les Français organisent une expédition vers l’Ohio en 1749, dans l’espoir de prendre officiellement possession du territoire, d’en chasser les commerçants britanniques et de rétablir l’ordre parmi les « rebelles » autochtones. En 1753, un groupe de spéculateurs fonciers de Virginie crée la Compagnie de l’Ohio et achète les droits sur la vallée de l’Ohio du roi George II d’Angleterre, dans le but d’établir des colons sur le territoire. La même année, les Français construisent deux forts dans la région (Le Boeuf et Presqu’Isle) pour maintenir la liaison entre le Canada et la Louisiane. Considérant cela comme un affront, les Virginiens envoient un contingent armé commandé par le jeune George Washington chasser les Français et faire valoir leurs droits. Le combat qui oppose alors les troupes françaises et britanniques marque le début des hostilités connues dans les colonies britanniques sous le nom de French and Indian War et chez les Français sous le nom de guerre de Sept Ans.

Si les peuples autochtones étaient réticents à défendre les Français lors de la guerre précédente, ils n’hésitent pas cette fois à leur accorder leur appui. La raison principale de cette volte-face, c’est la perception négative qu’ont les Autochtones des Britanniques et de leur politique territoriale. S’adressant à des Autochtones de la région des Grands Lacs en 1754, un Iroquois de mission leur explique ainsi les différences fondamentales entre les usages coloniaux français et britanniques :

Ignorez-vous nos frères quelle différence il y a entre notre père et l’Anglais? Allez voir les forts que notre père a établi [sic], et vous y verrez que la terre sous ses murs est encore un lieu de chasse, ne l’étant placé dans ces endroits que nous fréquentons que pour nous y faciliter nos besoins lorsque l’Anglais au contraire n’est pas plutôt en possession d’une terre que le gibier est forcé de déserter, les bois tombent devant eux, la terre se découvre et nous ne trouvons à peine chez eux de quoi nous mettre la nuit à l’abris [sic].



Guerriers des forêts de l’Est à l’époque de la guerre de Sept Ans
Cette reconstitution moderne montre de quoi pouvaient avoir l’air
un chef et des guerriers des peuples des forêts de l’Est dans les
années 1750, au cours de la grande lutte entre la France et l’Angleterre
pour le contrôle de l’Amérique du Nord. Les guerriers portent un
amalgame de vêtements européens et autochtones, mais leurs armes
sont principalement d’origine européenne. L’un des guerriers s’est
peint le visage, activité traditionnelle avant le combat.
Tableau de David Rickman [ministère de la Défense nationale]

Au départ, l’appui des Autochtones donne aux Français l’avantage sur les Britanniques. En 1754, un groupe de 100 Autochtones et 500 Français s’empare d’un fort britannique dans la vallée de l’Ohio (Fort Necessity) défendu par environ 300 soldats. L’année suivante, une armée de 1 500 réguliers et miliciens britanniques marche sur Fort Duquesne sur la rivière Monongahela, un affluent de l’Ohio, afin d’en chasser les Français. Une contre-force de 637 Autochtones et 263 Français attire l’armée britannique dans une embuscade et la met en déroute, tuant ou blessant 977 hommes, sans subir de pertes importantes. Aux yeux de beaucoup, cette bataille est un exemple classique qui montre la supériorité des tactiques de guérilla autochtones sur les techniques de combat traditionnelles des Européens dans une forêt épaisse. L’historien Peter MacLeod écrit :

[Traduction]
Une fois le centre allié stabilisé, les Britanniques ont commencé à découvrir les limites des tactiques de grenadiers en forêt. Debout en rangs serrés, ils avaient conquis un ascendant éphémère sur les Français, mais ils présentaient maintenant un objectif invitant aux ennemis « au tir desquels ils offraient une cible très étendue alors qu’eux-mêmes, dissimulés derrière les arbres ou étendus à plat ventre, étaient beaucoup plus difficiles à viser. » Les pièces de campagne ont été réduites au silence par les Autochtones qui « tenaient les canons sous un feu ininterrompu et ont très rapidement abattu nos hommes ».



Milicien canadien
Les miliciens canadiens revêtaient
un capot court, des jambières, une
culotte et des mocassins lorsqu’ils
partaient effectuer de longues
expéditions en forêt.
Reconstitution par Francis Back.
[Parcs Canada]

En 1755, la France décide d’envoyer 3 000 soldats commandés par le général Jean-Armand Dieskau en renfort dans la colonie. Ces renforts n’ont initialement que peu d’impact et les Autochtones continuent de jouer un rôle capital dans les combats. Cette même année, par exemple, 600 guerriers autochtones, 600 miliciens canadiensfrançais et 200 réguliers français attaquent un camp britannique au lac George, en territoire mohawk. L’année suivante, 250 guerriers autochtones prennent part au siège de Fort Oswego sur la rive sud du lac Ontario, aux côtés de 2 787 miliciens et soldats français commandés par le général Montcalm, qui a succédé à Dieskau.

Toutefois, alors que les Canadiens (y compris le gouverneur Pierre de Rigaud de Vaudreuil) ont toujours fondé leurs tactiques militaires sur une importante participation autochtone, les soldats de l’armée régulière fraîchement arrivés de France manifestent une indifférence frisant le dégoût pour les tactiques de guérilla des Autochtones. L’officier français Louis-Antoine de Bougainville, par exemple, écrit que les guerriers autochtones sont un mal nécessaire, ajoutant : « Quel fléau! L’humanité gémit d’être obligé [sic] de se servir de pareils monstres, mais sans eux la partie serait trop inégale. » Il ne faut pas longtemps pour que les Autochtones se rendent compte du mépris des officiers français. En 1757, 820 « Indiens domiciliés » et 979 Autochtones des Grands Lacs (provenant d’un total de 32 nations) accompagnent 6 753 soldats français (miliciens et réguliers) pour faire le siège de Fort William-Henry, au sud du lac George. À cette occasion, le marquis de Montcalm manifeste pour les opinions et tactiques de ses alliés autochtones un manque de considération qui les offense grandement. Ils lui disent : « Mon père, tu as apporté dans ces lieux l’art de la guerre de ce monde qui est au-delà du grand lac; nous savons que dans cet art tu es un grand maître, mais pour la science et la ruse des découvertes, pour la connaissance de ces bois et la façon d’y faire la guerre nous l’emportons sur toi. Consulte-nous et tu t’en trouveras bien. » La guerre de siège à la mode européenne, sans combat corps à corps, mécontente les Autochtones, qui restent sur la touche et qui ne peuvent ni faire des prisonniers, ni prendre des scalps ni conquérir du butin. Leurs frustrations ne sont pas apaisées quand Montcalm offre à la garnison la possibilité de se rendre avec les honneurs de la guerre et de sortir avec armes et bagages, drapeaux au vent. Les mystérieuses formalités de la guerre européenne n’ont de toute façon aucun sens pour les Autochtones. Des centaines de guerriers suivent furtivement la colonne et s’en prennent aux soldats paniqués et aux non-combattants pour s’emparer de butin et de captifs. Nombreux sont ceux qui sont battus, capturés ou tués au cours de cet épisode confus et dangereux, qui sera par la suite démesurément exagéré dans les colonies britanniques, où on parlera d’un massacre de trois heures qui aurait coûté la vie à des centaines, voire plus d’un millier d’hommes, de femmes et d’enfants. Ian Steele, dans une récente analyse de l’événement, estime qu’entre 67 et 184 Britanniques ont été tués. Cette scène chaotique marque profondément le psychisme des Britanniques : le « massacre » devient le symbole de la perfidie et de la sauvagerie des Autochtones et, par extension, de leurs alliés français. Cependant, côté massacre, les Britanniques de l’époque soutiennent bien la comparaison avec les Français. Par exemple, en 1759, un groupe de rangers britanniques commandé par Robert Rogers rase le village abénaquis de Bécancour, dont les habitants ont refusé l’offre de neutralité des diplomates britanniques. Au cours du raid, les rangers brûlent le village entier, tuant environ 30 personnes et faisant 5 prisonniers. Au moins deux des captifs sont mangés par les rangers, qui sont à court de vivres.

En 1758, les rapports entre les Français et les Autochtones se sont encore détériorés. Montcalm est à Fort Carillon sur le lac Champlain et vient tout juste de soutenir un siège contre une armée de près de 15 000 soldats britanniques quand les guerriers de Sault St. Louis arrivent, une fois les combats terminés. Montcalm leur fait un accueil particulièrement désagréable : « Vous venez dans un temps où je n’ai plus besoin de vous. N’êtes-vous venus que pour voir des corps morts? Allez derrière le fort, vous en trouverez. » Le général refuse même de permettre aux guerriers d’aller reconnaître le camp ennemi, et il leur dit : « Vous pouvez aller au diable si vous n’êtes pas contents. » [traduction] Offensés, les guerriers retournent à Montréal et se plaignent au gouverneur Vaudreuil, qui réprimande sévèrement Montcalm en lui rappelant le rôle crucial que les alliés autochtones jouent depuis toujours dans les affaires militaires de la Nouvelle-France. Les attitudes respectives de Montcalm et de Vaudreuil sont symptomatiques du gouffre qui s’est creusé entre les sociétés française et canadienne.

En 1759, le vent a commencé à tourner et la France perd du terrain. L’année précédente, le premier ministre britannique, William Pitt, a décidé d’investir des sommes énormes dans la guerre coloniale. Il a réussi à lever une armée de 23 000 hommes, dont 13 000, commandés par James Wolfe, vont attaquer Louisbourg en 1758. Environ 200 Mi’kmaq se joignent à quelque 2 500 Français pour résister à l’assaut mais, au bout de près de 22 jours de siège, la citadelle doit capituler. L’année suivante, une armée de 11 000 soldats britanniques est envoyée pour attaquer Québec. En 1755, Londres a décidé de centraliser la gestion des affaires indiennes en Amérique et de la prendre en charge. Deux services sont créés, l’un pour les colonies du Nord et l’autre pour les colonies du Sud. Sir William Johnson, un homme influent auprès des Cinq-Nations iroquoises, est nommé surintendant pour le Nord. La nouvelle politique est très efficace et, en 1759, Johnson a déjà réussi à convaincre les Iroquois de prendre les armes contre les Français et de participer à l’attaque de Fort Niagara, l’un des points stratégiques du réseau de défense de la Nouvelle-France.

Malgré l’attitude de plus en plus arrogante de certains administrateurs français, de nombreuses nations autochtones demeurent leurs alliées jusqu’à la reddition de Québec à l’automne 1759. À la bataille des Plaines d’Abraham, des tireurs d’élite autochtones sont embusqués dans les buissons avec des miliciens canadiens du côté nord du champ de bataille. L’historien Peter MacLeod écrit : « Quelques-uns des premiers coups de feu de la bataille des Plaines d’Abraham ont été tirés par des Amérindiens. » [traduction] Les Autochtones aident aussi les miliciens canadiens à couvrir la retraite des troupes françaises. Un soldat français a raconté après la bataille que les Britanniques lancés à la poursuite des troupes françaises qui battaient en retraite « ont trouvé sur leur chemin un boisé dans lequel nous avions des Indiens et des francs-tireurs ».

Toutefois, leur influence sur la bataille est minime, car les choses ont changé en Amérique du Nord : l’action décisive est le choc des armées française et britannique sur les Plaines.

La fin de l’alliance franco-autochtone



Buste d’un Mohawk par Sempronius Stretton, 1804
Cet homme a le visage peint de rouge, de noir et de
jaune, couleurs que privilégiaient les guerriers
sur le point d’engager le combat. Les peuples iroquois
affectionnaient particulièrement la coiffure ressemblant
à un casque portée par ce guerrier, qui s’est en
outre paré de bijoux et d’ornements d’origine
tant autochtone qu’européenne. À noter : le crucifix.
Bibliothèque et Archives Canada (C-14827)

Afin d’affaiblir les Français, les Britanniques essaient de briser l’alliance franco-autochtone et de neutraliser les guerriers. Dès 1755, William Johnson se sert de la Ligue iroquoise pour faire parvenir aux peuples autochtones de la vallée du Saint-Laurent des messages les encourageant à laisser les Britanniques et les Français se battre entre eux. Les chefs autochtones refusent poliment l’invitation de Johnson et lui répondent qu’eux et les Français sont « frères de sang »  [traduction] et qu’ils préfèrent mourir à leurs côtés.

Johnson multiplie les avances au cours de la guerre pour persuader les Autochtones domiciliés de rester neutres, mais ce n’est qu’en 1760 que les alliés acceptent finalement de déposer les armes. Plus de 18 000 soldats britanniques convergent alors vers Montréal, dernier bastion de la puissance française au Canada. Une troupe, commandée par William Haviland, approche par la rivière Richelieu; un deuxième contingent, commandé par James Murray, a quitté Québec pour remonter le Saint-Laurent; enfin, le général Jeffrey Amherst et William Johnson sont à la tête d’une troisième armée partie du lac Ontario qui descend le fleuve en bateau. Face à des ennemis dont la supériorité est si écrasante, les nations autochtones n’ont d’autre choix que de négocier la paix. Le 30 août, à Oswegatchie (ou La Présentation, un village d’Iroquois de mission fondé par les jésuites en 1749 à l’emplacement de l’actuelle ville d’Ogdensburg, dans l’État de New York), William Johnson rencontre des représentants des Sept-Nations du Canada, qui incluent tous les « Indiens domiciliés » de la vallée du Saint-Laurent et signe un traité avec eux :

[Traduction]
Certains de ces Indiens se sont joints à nous, rapporte Johnson, et se sont greffés à des groupes pour faire des prisonniers, etc., alors que le reste a observé une neutralité si stricte que nous avons traversé tous les rapides dangereux et parcouru tout le chemin sans la moindre opposition, et nous nous sommes ainsi approchés si près des deux autres armées que l’ennemi ne pouvait rien tenter de plus sans faire courir un risque imminent à la ville et aux habitants.



Conseil autochtone, 1764
Après leur victoire dans la guerre de
Sept Ans, les autorités britanniques
n’ont pas tenu compte du conseil de
Johnson, qui recommandait de maintenir
la pratique consistant à donner
annuellement des cadeaux aux alliés
autochtones de la Couronne. Il s’est
ensuivi une agitation dont le point
culminant a été la Rébellion de Pontiac,
en 1763. Cette illustration montre l’un
des conseils tenus entre chefs autochtones
et officiers britanniques qui ont mis fin
à la rébellion et ont permis de rétablir
de bonnes relations avec les alliés
importants de la Couronne.
Bibliothèque et Archives Canada (C-000299)

Le 8 septembre 1760, renonçant à livrer une bataille perdue d’avance, le gouverneur Vaudreuil signe la reddition de Montréal. Une semaine plus tard, les Sept-Nations du Canada rencontrent à nouveau William Johnson à Sault St. Louis pour confirmer les termes du Traité d’Oswegatchie. Johnson promet essentiellement aux Autochtones qu’ils pourront conserver « la paisible possession du coin de terre » [traduction] où ils vivent, continuer de pratiquer leur religion et conserver leurs coutumes, et qu’ils profiteront d’un « libre commerce »  [traduction]. En retour, les groupes autochtones se disent prêts à faire le pas suivant : « enterrer la hache française dont nous nous sommes servis, dans le trou sans fond, pour qu’elle ne soit jamais déterrée ni par nous ni par notre postérité. » [traduction]

Pour leur part, les Abénaquis et les Mi’kmaq se retrouvent isolés après la déportation des Acadiens en 1755 et la chute de Louisbourg en 1758. Sans leurs alliés français, les deux nations n’ont d’autre choix que de faire la paix avec les Britanniques, en juin 1761. La destruction du village abénaquis de Bécancour par les rangers de Robert Rogers deux ans plus tôt a pu faire entrevoir aux Algonquiens des Maritimes le sort qui les attendait s’ils continuaient de s’opposer à l’autorité britannique. Quoi qu’il en soit, quand le Traité de Paris met officiellement fin à la guerre de Sept Ans en 1763, la paix entre les Autochtones et les Britanniques est déjà scellée dans l’Est du Canada.