Les Autochtones et l’expérience militaire canadienne
Chapitre six : Les six dernières décennies



Robert Carriere, un Métis de Saint-Boniface,
au Manitoba, dans l’Armée canadienne. On le
voit ici avec son Lee Enfield (fourni par
l’Armée) et sa carabine de tir rapide M2
fabriquée aux É.-U.

« [Je suis parti] le 25 mars 1952 pour la
Corée… [Récemment, j’ai vu] une photo,
[dans] un livre intitulé Blood On The
Hills… [de] ce gars avec deux fusils,
une carabine et un 303… Je me suis dit :
“Mon Dieu, le visage de ce gars-là me
dit quelque chose. Il me semble que je
l’ai déjà vu quelque part.” [Mon amie
m’a regardé et] elle m’a dit : “C’est
toi!”… J’étais dans l’infanterie et
[il y avait ce photographe qui a demandé]
à prendre une photo du gars avec les deux
fusils. Je lui ai répondu : “Que
voulez-vous que je fasse?”… Il a dit :
“Asseyez-vous tout simplement là,
n’importe où.”… Je ne sais pas [comment
j’ai fait, mais en voulant saisir mon fusil],
paf!... je me suis coupé [et j’ai encore]
la cicatrice… Quel tireur je faisais! Je
me blesse en vérifiant mon fusil! [Ensuite,
je me suis] assis avec la carabine [dans
une main, le fusil dans l’autre]… Les
tireurs d’élite étaient à craindre; nous
avions nos propres tireurs d’élite, nous
aussi… Je me rappelle qu’une fois, je me
trouvais au poste d’observation et j’ai
cru entendre une abeille ou quelque chose
du genre qui passait. Je crois qu’un
tireur d’élite avait repéré notre position
et il a tiré… peut-être de trois à six
pieds au-dessus de nos têtes, mais on pouvait
entendre les balles passer… ».
Photo du ministère de la Défense nationale

Pendant la dernière moitié du XXe siècle et les premières années du nouveau millénaire, des Canadiens autochtones continuent de revêtir l’uniforme et servir dans l’armée pour concourir à la réalisation des engagements nationaux et internationaux du Canada, marchant ainsi sur les traces de leurs devanciers et perpétuant, dans certains cas, une tradition familiale de plusieurs générations. Les membres autochtones des Forces canadiennes continuent de représenter la riche diversité du pays et d’apporter une précieuse contribution à la paix et à la sécurité dans un monde changeant.

La guerre de Corée : 1950-1953

En signant la Charte des Nations unies (ONU) à la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Canada réaffirme sa volonté de paix et de coopération internationale. Cette nouvelle organisation, née de la certitude que toutes les nations partagent un intérêt commun pour la paix et la sécurité, le développement économique, la justice sociale et les droits et libertés fondamentaux de la personne, suscite de grands espoirs. Après avoir combattu pour défendre ces valeurs au cours des deux guerres mondiales, les Canadiens espèrent créer chez eux un « nouvel ordre mondial ». Le monde est désormais en paix et les Autochtones qui rentrent au pays après avoir servi outre-mer ramènent avec eux le rêve d’une société plus juste où ils seraient désormais des partenaires et non plus de simples « pupilles ». D’anciens combattants autochtones prennent la parole aux audiences parlementaires pour faire valoir leurs droits et insister sur la nécessité d’un respect mutuel. Les changements vont être lents, mais leurs efforts attirent l’attention nécessaire sur les souffrances des peuples autochtones du Canada.

Le diplomate John Holmes qualifie les premières années de l’après-guerre de « période d’espoir et de crainte » [traduction]. Les forces armées du Canada ont été considérablement réduites une fois la guerre terminée, mais la tension croissante dans les relations soviéto-américaines, à la fin des années 1940, pousse le Canada à les reconstituer. Il n’y avait pas beaucoup de militaires autochtones dans les services réguliers que sont la Marine royale du Canada, la Milice active ou l’Aviation royale du Canada avant la guerre, mais certains sont restés sous les drapeaux ou se rengagent quand la guerre froide s’installe. Ils serviront en Extrême-Orient quand les craintes d’une agression communiste s’avéreront fondées.

L’invasion de la Corée du Sud par les communistes de la Corée du Nord, le 25 juin 1950, représente un test important pour les dispositions de sécurité collective de l’ONU et montre que la guerre froide ne se livrera pas sans effusion de sang. L’ONU réussit à adopter une résolution d’appui à la défense de la Corée du Sud et les Américains ne tardent pas à engager d’importantes ressources militaires dans le conflit. Le Canada et de nombreux autres pays alliés contribuent à la constitution de la force multinationale réunie pour défendre le principe de la sécurité collective. Même si on le qualifie techniquement d’« action de police » de l’ONU, le conflit coréen, officiellement baptisé « Opérations des Nations unies en Corée, 1950-1953 », conduit à une réorganisation de la vie économique et sociale de la nation canadienne.


Cliquez pour agrandir l'image

Théâtre coréen
Ministère de la Défense nationale

Les premiers Canadiens à servir sur le théâtre des opérations coréen font partie de la Marine royale du Canada. Trois destroyers de classe Tribal appareillent pour l’Extrême-Orient en juillet 1950 : les Navires canadiens de Sa Majesté (NCSM) Cayuga, Athabaskan et Sioux. Les NCSM Nootka, Iroquois, Huron et Haïda les suivront plus tard. Tous ces navires portent les noms de tribus indiennes et leurs équipages comprennent des marins autochtones. Le Premier maître de 2e classe George Edward Jamieson, de la bande Upper Cayuga des Six-Nations, fut probablement l’Indien le plus haut gradé de la Marine royale du Canada pendant la guerre de Corée. Ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale, Jamieson a participé à des missions d’escorte de convois pendant la bataille de l’Atlantique et il est resté dans la Marine après la guerre. Il est chef instructeur de torpillage anti-sous-marin à bord du NCSM Iroquois quand ce navire est envoyé dans les eaux coréennes en 1952. Trois ans plus tard, il est promu premier maître de 1re classe, le grade le plus élevé chez les militaires du rang dans la Marine. Russ Moses, lui aussi des Six-Nations, se trouve à bord de l’Iroquois le 2 octobre 1952 quand celui-ci est mêlé à un échange de feu avec une batterie côtière nord-coréenne qui fait 13 victimes à bord. « J’étais bien content de m’en sortir », se rappelle-t-il. En tout, Moses servira 5 ans dans la Marine royale du Canada et 10 ans dans l’Aviation royale du Canada.

Ronald Lowry – un Mohawk de la baie de Quinte – s’enrôle dans la Marine en 1949. « Mon ami voulait entrer dans la Marine pour apprendre un métier, dira-t-il plus tard. J’étais depuis deux ans apprenti plombier à Oshawa, en Ontario, et je suis allé avec lui pour lui tenir compagnie. […] Une fois rendu, on m’a demandé si je voulais tenter ma chance aux tests. On m’a dit qu’il n’y aurait qu’une couple d’heures d’attente, de sorte que je me suis essayé […] J’ai réussi les tests et le reste a suivi. » [traduction] En août 1951, Lowry est affecté à bord du NCSM Nootka, qui revient de sa première mission en Corée; il s’y trouve toujours six mois plus tard lorsque le bâtiment part pour sa deuxième mission en Extrême-Orient. Technicien de sonars, le jeune homme a cependant reçu une formation à la destruction, de sorte qu’il est détaché pendant six mois auprès de Marines britanniques et sud-coréens qui mènent des raids éclairs contre la Corée du Nord afin d’y détruire ponts, voies ferrées et autres objectifs stratégiques. La guerre terminée, Lowry reste dans la Marine, où il devient officier marinier; il y sert pendant 10 ans, dont 3 comme attaché au service des sous-marins de la Royal Navy. Il est chef d’une authentique famille de marins : son épouse Joan, une Mi’kmaq de la Nouvelle-Écosse, s’enrôle aussi dans la Marine royale du Canada au début des années 1950 et quatre de leurs cinq fils suivront les traces de leurs parents.



Frank Michon, un Métis de la
réserve de Fort William, en Ontario,
a été membre de la Marine royale du
Canada, de l’Aviation royale du
Canada et de la Réserve de l’Armée
canadienne (1961-1971). On le voit
ici en uniforme de la Marine.


Frank Michon, à droite, en compagnie du Sergent Ernest « Smokey » Smith, V.C.
Photo fournie par Frank Michon

« Mon grand-père s’est enrôlé dans la Marine et moi, dans les cadets de la Marine à l’âge de 12 ans… Comme j’avais un oncle écossais qui avait servi dans la Royal Navy et qui servait dans la MRC, je voulais devenir marin. Quant à mon grandpère autochtone, il préférait l’Armée – on pouvait creuser un trou et s’y cacher… Mon grand-père écossais avait aussi servi au cours de la Première Guerre mondiale et tout ce qu’il disait, c’était : “de la boue, de la boue, de la boue et du boeuf salé – au moins dans la Marine, tu auras un lit bien chaud la nuit, mon gars. Si ton bateau est coulé, ça se passera rapidement.” Comme j’aimais bien sa façon de penser, je voulais devenir marin. »

La contribution du Canada passe à un palier supérieur en août 1950, lorsque le premier ministre Louis Saint-Laurent réagit aux pressions de la population et annonce que le Canada va envoyer des forces terrestres en Corée pour appuyer les forces de l’ONU. La Force spéciale de l’Armée canadienne (FSAC) est organisée, ses membres recrutés en hâte, et la première unité arrive outre-mer avant la fin de l’année. Cette brigade d’infanterie compte quelque 5 000 soldats et est constituée autour d’un cadre d’anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale. On ne sait pas combien de soldats autochtones ont combattu en Corée, mais la division des Affaires indiennes a relevé les noms de 73 Indiens inscrits qui se sont enrôlés au cours de la première année. En 1952, la même source fait état de 175 Indiens qui se seraient enrôlés dans la FSAC. Ces chiffres n’ont jamais été validés, mais certaines estimations permettent de croire que « plusieurs centaines d’Autochtones ont combattu sur les champs de bataille ainsi qu’en mer dans une région baptisée, en des temps plus paisibles, le Pays du matin calme » [traduction]. En tout, le Canada fournit plus de 20 000 soldats aux forces des Nations Unies en Corée – un petit nombre comparativement aux effectifs pendant les deux guerres mondiales, mais néanmoins une force importante où on retrouve plusieurs centaines de militaires métis et membres des Premières nations et de Métis qui ont servi pendant la Seconde Guerre mondiale ou à qui la vie militaire fournit l’occasion de vivre de nouvelles expériences et d’améliorer leur situation économique.



Prince au cours d’exercices en campagne
au Camp Borden

Après le déclenchement de la guerre de Corée,
des douzaines d’anciens combattants autochtones
de la Seconde Guerre mondiale sont retournés
servir au sein de la nouvelle Force spéciale
de l’Armée canadienne. Ici, on voit le Sgt
Thomas Prince, au Camp Borden, vers 1953.
Il avait obtenu la Médaille militaire et la
Silver Star des États-Unis tandis qu’il
servait dans la Force de service spécial
canado-américaine au cours de la Seconde
Guerre mondiale. Il a repris du service dans
le Princess Patricia’s Canadian Light Infantry,
en Corée. L’achat à une enchère, en 2001,
de ses médailles de guerre pour la somme de
75 000 $ et leur renvoi à sa province natale,
le Manitoba, ont été très médiatisés.
Photo tirée de Manitobans in Profile :
Thomas George Prince, par D. Bruce Sealey et
Peter Van de Vyvere, 1981.

Le sergent Tommy Prince, ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale très décoré, s’enrôle à nouveau dans le 2e Bataillon, Princess Patricia’s Canadian Light Infantry, pour servir en Corée. Il y mérite trois autres médailles commémoratives de campagne, ce qui porte son total à 11 – un sommet chez les Indiens du Canada. Si ses états de service antérieurs lui ont permis d’acquérir une précieuse expérience, ils ont prélevé un lourd tribut physique : à 35 ans, il souffre d’arthrite aux genoux, et ses douleurs sont exacerbées par le fait qu’il a subi des dommages au cartilage pendant son service chez les parachutistes. Les patrouilles dans les collines accidentées de la Corée sont très éprouvantes pour lui et on lui confie, malgré ses protestations, des tâches moins pénibles avant de l’affecter à un poste administratif au Camp Borden en Ontario. Le guerrier ne tarde toutefois pas à refaire surface et Prince estime que ses genoux sont suffisamment rétablis pour demander à reprendre du service au sein du 3e Bataillon, Princess Patricia’s Canadian Light Infantry. Sa demande est approuvée et il retourne une dernière fois sur le champ de bataille. Il terminera la guerre affligé d’une claudication marquée et il sera démobilisé en 1954 avec une pension d’invalidité. Il mourra en 1977 à 62 ans.

Stephen Simon, un Mi’kmaq de Big Cove, au Nouveau-Brunswick, arrive au front en Corée avec le 2e Bataillon The Royal Canadian Regiment, à l’automne 1951. Opérateur radio dans l’infanterie, il est plongé dans plusieurs situations dangereuses. En juin 1952, il se trouve dans un bunker en face de la Colline 133, où des officiers viennent observer les positions ennemies. L’un des médecins de campagne fait la sourde oreille aux avertissements de ceux qui lui disent de garder la tête basse. « Je pense que c’était la troisième fois qu’il levait la tête, se rappelle Simon, l’obus […] lui a arraché la tête. Des choses du genre se produisaient et […] les survivants continuaient de combattre jusqu’à ce qu’ils soient tués à leur tour. » [traduction] Simon ne fut heureusement pas une victime de la guerre. Il s’en faut cependant de peu qu’il y laisse son statut d’Indien inscrit. Alors qu’il se trouve outre-mer, il reçoit une lettre de son agent des Indiens, qui lui conseille d’abandonner son statut d’Indien et de demander son émancipation pour devenir citoyen canadien :

[Traduction]
Je ne savais pas quoi faire; il n’y avait pas d’autre Indien dans le voisinage à qui j’aurais pu demander conseil. J’ai pensé à mon commandant. Je me suis dit qu’en tant que militaire, il ne devait rien savoir des Indiens, mais comme de toute façon j’avais besoin de conseils, j’ai sollicité un entretien. Je lui ai demandé ce qu’il ferait. Il a jeté les yeux sur mon formulaire et il m’a regardé pendant un moment. « Tu me demandes conseil, voici ce que je veux faire ». Il a pris le formulaire et il l’a déchiré en morceaux et l’a jeté dans sa corbeille à papier en disant : « Je te conseille de ne pas vendre ton statut. Ne laisse personne voler ou prendre ton statut – conserve ton statut, c’est ce que je te conseille. Tu pourras toujours aller chercher un autre formulaire si jamais tu changes d’idée. » Je n’ai jamais oublié ce conseil. Je ne suis jamais allé chercher un autre formulaire et je n’ai jamais vendu mon statut.

La communauté métisse est également bien représentée en Corée. Des perspectives économiques médiocres et la pauvreté en poussent certains à s’enrôler dans la Force spéciale. Maurice Blondeau a une formation de mécanicien motoriste, mais quand il constate qu’il ne trouve pas de travail, il « fait de l’autostop de Fort Qu’Appelle à Regina à six heures du matin par une température de 36° sous zéro pour s’enrôler » [traduction]. Avec une scolarité de neuvième année, Blondeau aboutit dans l’artillerie. Même si, en Corée, il est atteint à la cheville par un éclat de shrapnel qui endommage gravement les ligaments, il reste dans l’armée jusqu’en 1957 avant d’être nommé directeur administratif du Saskatchewan Indian and Native Friendship Centre. Wes Whitford s’enrôle aussi en 1950 parce qu’« il est difficile de trouver du travail » [traduction]. Il perpétue également une fière tradition militaire familiale :

[Traduction]
Neuf de mes oncles ont servi dans la Seconde Guerre mondiale et je voulais faire comme eux. Ils me racontaient toutes ces anecdotes au sujet du bon temps qu’ils avaient eu en Angleterre et en Hollande et je brûlais de servir aussi, mais j’étais trop jeune à l’époque. Alors, quand la guerre de Corée a éclaté, je me suis dis, c’est ta chance de voir du pays, d’acquérir de l’expérience et, bien sûr, d’avoir des médailles. Je voulais des médailles.



Russ Piché, un Métis de Vankleek Hill, en Ontario, dans l’Armée canadienne. On le voit ici (quatrième
à partir de la gauche) avec le 1er Bataillon, Princess Patricia’s Canadian Light Infantry, en train
de détruire un tunnel-bunker et une réserve de munitions de l’ennemi dans une zone disputée, en Corée.

« Mon travail dans les pionniers consistait à faire le tracé des emplacements des champs de mines et
des barbelés sur les lignes. Les pionniers devaient également escorter les patrouilles entrant dans les
champs de mines et en sortant. En plus, ils devaient trouver et détruire les bunkers et les munitions de
l’ennemi, et nous le faisions aussi un peu… Parfois, on trouvait des bunkers ou de petits tunnels à
ramper appartenant à l’ennemi et l’une de nos tâches était d’y pénétrer et de voir s’ils contenaient
des munitions ou autre chose, que nous devions détruire pour qu’elles ne puissent pas être utilisées
contre nous plus tard. Et, bien sûr, il fallait détruire le tunnel. »
Photo fournie par Russ Piché

Quand ses oncles le taquineront plus tard en lui disant qu’en Corée, « ce n’était pas vraiment une guerre » [traduction], il leur répondra : « Il y avait de vraies balles et des gens étaient tués […] J’étais fier, très fier. Et je le suis encore. » [traduction]

Ron Camponi falsifie son acte de naissance pour s’enrôler en 1942, à 16 ans. Congédié quand les autorités découvrent la supercherie, il s’engage à nouveau comme garçon de troupe et sert au Canada jusqu’au printemps de 1946. Huit mois plus tard, il s’enrôle encore, cette fois dans la Force régulière, dans le 2nd Armoured Regiment, Lord Strathcona’s Horse (Royal Canadians), et sert en Corée avec l’Escadron « B » de ce régiment en 1952. Il raconte :

[Traduction]
La Corée, ça ressemblait à la Première Guerre mondiale. Tout le monde s’était retranché le long du 38e parallèle et on aurait dit les tranchées de 1914-1918 […] Il y avait beaucoup de bombardements et de nombreuses patrouilles. L’infanterie partait en patrouille et nous leur fournissions un appui, retranchés dans nos chars. Les bombardements étaient éprouvants pour les nerfs, car nous ne pouvions aller nulle part; nous ne pouvions déplacer nos chars. Nous prenions note des cibles durant la journée et nous les arrosions de bombes durant la nuit […] C’était une guerre sanglante; on nous tirait dessus, on nous bombardait et des types se faisaient tuer.

Le 13 août 1952, les mortiers chinois touchent des chars de l’Escadron « B » sur la Colline 159 et détruisent l’une des tourelles. Sous le feu de l’ennemi, le sergent Camponi conduit un char de remplacement et ramène le char endommagé. Ses frères servent aussi sous les drapeaux : en août 1952, la page couverture du magazine The Legionary (la revue officielle de la Légion royale canadienne) s’orne de la photographie des trois frères Camponi juchés sur un char en Corée.



Soldats John Wheeler, père et fils
Magazine The Legionary, avril 1952, p. 34


Trio de frères en Corée
Magazine The Legionary, août 1952, couverture et page 3

À partir des années 50, de nouvelles générations de Canadiens autochtones ont endossé l’uniforme et pris les armes à l’appui de l’engagement du Canada à l’égard de la Charte des Nations Unies et de son partenariat avec l’OTAN. La participation des Autochtones aux Forces canadiennes au cours du XXe siècle était devenue dans bien des cas une affaire de famille. À gauche, on voit une équipe composée du père, John Wheeler, et du fils, John Wheeler junior, du PPCLI, deux fantassins métis de l’Ouest du Canada qui ont servi ensemble en Corée. À droite figurent les trois frères Camponi, Ron, Tony et Len, eux aussi des Métis de l’Ouest du Canada. Ils ont servi en Corée comme hommes d’équipage (Blindés) dans le Lord Strathcona’s Horse.

Les différences de culture et de langue rendent particulièrement difficile pour les Autochtones du Nord le service dans les forces armées. Néanmoins, le rapport annuel de 1952 des Affaires indiennes fait état d’« un certain nombre de jeunes Indiens » [traduction] des Territoires du Nord-Ouest qui se sont enrôlés dans la force active, « y compris un groupe très représentatif des bandes des Lièvres et des Loucheux. Les premiers rapports reçus de ce groupe de jeunes hommes indiquent que la plupart d’entre eux réussissent bien dans leur nouvelle vocation » [traduction]. Eddie Weetaltuk, un Inuit né près de la rivière Eastmain au Québec et élevé dans les pensionnats du Nord du Québec et de l’Ontario, est parmi les enrôlés. Après avoir travaillé comme cuisinier et manoeuvre dans des usines de pâtes et papiers dans la région de Timmins, en Ontario, et dans différents camps forestiers de la vallée supérieure de l’Outaouais, il s’enrôle dans la Force spéciale de l’Armée canadienne en 1952 sous le nom d’Eddie Vital. Il combat avec le Princess Patricia’s Canadian Light Infantry en Corée et, à son retour au Canada, il suit un entraînement de parachutiste et l’instruction à la guerre dans l’Arctique avec la Force de frappe mobile, le cadre de l’Armée régulière chargé de la défense du Canada. Il fait ensuite deux périodes de service en Allemagne de l’Ouest avant de quitter l’armée pour rentrer à Poste-de-la-Baleine (Grande rivière de la Baleine) à la baie James.

« Ce n’est pas facile quand un soldat va à la guerre et revient, la guerre ne finit pas là » [traduction], explique Stephen Simon. « C’est comme la guerre de Corée, ils ont dit qu’elle s’était terminée en 1953, mais [pour] la majorité d’entre nous, elle ne s’est pas terminée là, elle […] nous a accompagnés […] pendant le reste de notre vie. » [traduction] C’est pour cette raison que Simon participe toujours au jour du Souvenir : « Nous montrons notre gratitude envers tous les anciens combattants, sans exception, qui ont combattu et ont fait le sacrifice de leur vie aux jours sombres de la guerre. » [traduction]

La guerre froide

La guerre de Corée prend fin en 1953, mais on est alors en pleine guerre froide. Tous ceux qui vivent à l’époque craignent effectivement l’imminence d’un conflit de plus grande ampleur en Europe entre les superpuissances. Le Canada, en sa qualité de membre de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (créée en 1949), accepte de fournir un groupe-brigade d’infanterie et une escadre aérienne pour service permanent en Europe. De nouveaux bataillons sont constitués tandis que les forces armées canadiennes connaissent une expansion sans précédent en temps de paix.

Mary Wuttunee, membre de la bande de Red Pheasant en Saskatchewan, s’enrôle dans l’aviation vers le milieu des années 1950 à l’âge de 21 ans. « Ça ne plaisait pas beaucoup à ma mère, se rappelle Wuttunee. Elle pensait que ce n’était pas la place d’une femme. » [traduction] Mais les deux frères de Mary s’étaient déjà enrôlés dans l’armée et elle a une soeur plus jeune dans l’Aviation et une autre dans la Marine. « Nous devions avoir du sang de guerrier » [traduction], déclare-t-elle. Néanmoins, la vie militaire est pour elle « assurément un choc culturel » :

[Traduction]
Nous sommes arrivés dans un endroit où nous n’étions jamais allés, les gens ne parlaient pas anglais à Montréal. Quand vous leur demandiez quelque chose, ils ne comprenaient pas ce que vous vouliez. C’est pourquoi je détestais Montréal, de même que de me faire crier après pendant les exercices par un petit s/off [sous-officier] parce que je n’avais pas le pas et ma soeur n’avait pas non plus le pas, pas plus que ma tante. On vous menaçait continuellement de vous attacher par deux avec un câble pour que vous suiviez les autres. Nous n’étions pas habituées à nous faire crier après, surtout par des hommes, peut-être par notre mère, mais pas par notre père. Il n’a jamais crié après nous, il ne croyait pas à cela. Alors, tout à coup, on arrive à Saint-Jean (Québec), sur un terrain d’exercice où tout le monde crie. Ça a été tout un choc. Je détestais tant cela qu’au bout de trois semaines, j’ai rédigé une lettre de démission que j’ai montrée au professeur d’éducation physique, un caporal. Je lui ai dit que je voulais lui montrer quelque chose et je lui ai demandé de m’aider. Il m’a répondu « Bien sûr ». Je lui ai donc montré ma lettre de démission et il s’est roulé par terre à force de rire. Et chaque fois qu’il me regardait, il pouffait de rire et je le regardais faire et quand il a cessé de rire, je lui ai demandé : « Qu’y a-t-il de si drôle? » Il m’a répondu « Mary, tu ne peux pas démissionner. » Je lui ai dit : « Comment cela, je ne peux pas démissionner? Je viens de le faire; j’ai ici ma lettre pour le prouver. » Je ne m’étais pas rendu compte que je ne pouvais pas démissionner. J’étais dans l’armée.



Irene Hoff, une Abénaquise d’Odanka, au Québec, membre
de l’Ambulance Saint-Jean et de l’Armée canadienne. Elle
est assise au second rang, à la gauche du lieutenant-
gouverneur Paul Comptois, le jour où elle lui a été
présentée, v. 1962.

« Lorsque je me suis enrôlée dans l’Armée… quand
j’ai obtenu ma commission… je travaillais… aux Affaires
indiennes… Je fréquentais encore l’école de commerce…
le Colonel Patrick… le colonel du Governor General’s
Foot Guards… m’a demandé si j’aimerais me joindre au
CWAC… J’ai répondu : « bien sûr »… C’était un groupe
entièrement composé de femmes, voyez-vous; il a été
formé en 51 pour qu’il soit possible d’employer des
femmes… dans le Corps blindé… J’ai toujours travaillé
dans la salle des rapports, où c’était uniquement du
travail administratif. J’avais l’habitude d’aller
voir les membres du 30e Régiment d’artillerie de
campagne et [de présenter] tous leurs dossiers…
J’avais été bien formée. J’étais sergent-major.
Je savais ce que je faisais… Lorsque j’ai commencé…
en 51… j’étais soldat. J’ai travaillé dur pour
obtenir tous mes grades successifs, jusqu’à ce
que je devienne sergentmajor… C’était tout juste
avant que j’obtienne ma commission d’officier.
Sous-lieutenant et lieutenant le même jour… Je
m’occupais de tout ce qui était administratif…
Parfois, je devais travailler jusqu’à quatre
heures du matin… Il y avait environ 400 personnes
dans le camp… et il fallait tout faire… J’aimais
mon travail pendant que j’étais dans l’Armée.
Mais j’étais contente d’en sortir. J’avais
l’habitude de passer beaucoup de temps libre
là-bas. Même lorsque je n’y étais pas obligée,
car il y avait tant de travail à faire. »
Photo fournie par Irene Hoff

Wuttunee sert dans l’aviation pendant trois ans à Cold Lake, où elle est chargée d’analyser les trajectoires des missiles et des avions à réaction, avant de travailler dans le civil chez Computing Devices of Canada (CDC) jusqu’en 1960. « Je crois que cela m’a inculqué une attitude très positive parce que personne ne m’a jamais dit : “ Mary, tu ne peux pas travailler sur l’ordinateur parce que… ” », dira-t-elle plus tard. « Quand vous vous enrôliez dans les forces armées, dans une base aérienne […] vous étiez une personne comme les autres, c’était cela qui était différent. Les gens vous acceptaient pour ce que vous étiez. »
[traduction]

Les statistiques militaires compilées pendant la guerre froide ne distinguent pas entre les Autochtones et les non-Autochtones, et il n’existe donc pas pour cette période de chiffres fiables concernant le nombre de militaires autochtones. Des données non scientifiques permettent de croire que les Autochtones ont continué de se porter volontaires pour servir leur pays tout comme pendant les guerres mondiales. Des unités d’infanterie comme The Algonquin Regiment, The Royal Winnipeg Rifles et The Regina Rifle Regiment, qui recrutaient dans des régions rurales comptant une population autochtone assez importante, sont représentatives de cette participation. L’Indian News, mensuel des Affaires indiennes qui paraît du milieu des années 1960 jusqu’au début des années 1970, met en relief la participation des Autochtones à divers aspects de la vie nationale au Canada, y compris le service militaire. On y retrouve souvent de courts portraits d’hommes et de femmes comme l’aviateur- chef K.N.B. Bannab, technicien en photographie à la 1re Escadre de l’Aviation royale du Canada à Marville, en France, le sergent John Martin, des Six-Nations, au sein du 1er Bataillon, The Royal Canadian Regiment, qui sert avec son bataillon à Chypre en avril 1967 en tant que tambour-major, l’aviatrice-chef Geraldine Restoule, une Ojibway de la réserve Dokis dans le Nord de l’Ontario, le sergent Ernie Simpson (bande d’Okanagan de Vinfield, en Colombie-Britannique), qui fait partie du Corps royal canadien des ingénieurs électriciens et mécaniciens, et le soldat Dolphus L’Hirondelle (un Cri de Lac Ste. Anne, en Alberta), membre du Corps royal de l’intendance de l’Armée canadienne, qui servent tous deux dans la 13e Compagnie de transport à Edmonton en Alberta.



Adjudant Ernest Nadjiwan, un Ojibway
du cap Croker, en Ontario, ARC (1951-1986)

« Nous avons déménagé au cap Croker
[lorsque j’étais jeune]. Nous nous
sommes adonnés à l’agriculture jusqu’au
début de la Seconde Guerre mondiale.
Mon père a été blessé en Italie… Cinq
membres [de la réserve] ont été tués…
au cours de la Seconde Guerre mondiale.
Huit pendant la Première … Par le passé,
les membres de notre collectivité se
sont toujours portés volontaires pour
servir dans les forces militaires et
tous ici sont très fiers de ce fait.
Je voulais marcher sur les traces de
ma famille; je crois que c’est la
principale raison [pour laquelle je me
suis enrôlé en novembre 1951] et je
voulais voir du pays, ce que j’ai fait.
[Je préférais l’Aviation;] à mon avis,
c’était le meilleur service. Je n’avais
pas envie de défiler au pas dans
l’infanterie ni de m’enrôler dans la Marine…
[Mon expérience dans les forces m’a aidé à]
m’organiser et me discipliner. Une fois ma
période de service terminée, j’ai occupé un
poste de conseiller ici, dans la réserve,
pendant plusieurs années et j’ai été
président de notre conseil scolaire. »
Photo fournie par Ernest Nadjiwan

Encore une fois, l’étendue de l’expérience complique toute généralisation. Harvey Horlock, de Toronto, dont la famille a une longue histoire de participation militaire qui remonte jusqu’à la guerre de 1812, se joint au Toronto Scottish Regiment en septembre 1952. « La guerre de Corée battait son plein et, bien sûr, tous voulaient être dans l’armée », explique-t-il. Et comme la plupart de mes oncles servaient dans l’armée, celle-ci m’attirait comme un aimant. » [traduction] En tant que réserviste, il suit plusieurs cours d’instruction relatifs à la guerre froide, qui portent notamment sur « la guerre atomique, chimique et biologique » et « les noeuds et les liens ». Les premiers traitent de la protection d’infrastructures comme les réseaux de distribution d’eau contre les attaques biologiques, et les seconds préparent les réservistes au contrôle des foules et aux opérations de secours requises en cas d’évacuation forcée de cités ou villes à la suite d’une attaque atomique. Par bonheur, il n’y aura pas de catastrophe nucléaire, mais quand l’ouragan Hazel ravage le Sud de l’Ontario en 1954, on fait appel au Toronto Scottish Regiment pour assister les autorités civiles dans la recherche de corps et de survivants. Joe Meconse, né sur le territoire de piégeage de son père près de Churchill, au Manitoba, entre dans la milice en 1960 et, deux ans plus tard, il s’enrôle volontairement dans la Force régulière. Il sert en qualité d’« aide au pouvoir civil » pendant la Crise d’octobre en 1970. « C’était des circonstances très regrettables […] un des plus tristes épisodes de ma carrière militaire, avoue Meconse, quand il m’a fallu porter une arme chargée dans mon propre pays et la pointer sur mes concitoyens, mais il fallait le faire. » [traduction]

D’autres militaires autochtones des deux sexes sont envoyés outre-mer. Ernest Nadjiwan « veut marcher sur les traces de sa famille » [traduction] quand il entre dans l’armée en 1951. En 1963, il sert au Yémen, « à ses yeux, un terrible endroit où aller » [traduction], dominé par les « trois M – moustiques, malpropreté et malnutrition » [traduction]. Joe Meconse fait partie du contingent de l’ONU à Chypre de septembre 1964 à mars 1965. « Je me trouvais dans les avant-postes […] il fallait s’assurer que les Chypriotes et les Grecs [restaient] de leur côté, et les Turcs, du leur, explique-t-il. Nous étions au milieu. C’était notre principal rôle, de les empêcher de se rejoindre, de maintenir la paix. » [traduction] Bob Ducharme, de Nanaimo, en Colombie-Britannique, sert aussi à Chypre et il évoque ses bons rapports avec les habitants :

[Traduction]
J’y avais plusieurs amis […] j’avais un endroit favori dans la vallée où j’aimais aller; il y avait là un fermier qui avait l’habitude de m’offrir un café et, après une couple de matins, je garais ma jeep sur le côté de la route, pour que les automobilistes puissent la voir, et j’allais l’aider dans les champs, à couper le grain et tout ça […] C’était bien. J’aimais ça. Seulement pendant une couple d’heures, jusqu’à ce que le soleil soit haut dans le ciel et qu’il fasse trop chaud!



Cliff Bolton, un Tshimshian de Port Essington (Colombie-Britannique), alors qu’il était cadet
de l’Armée au sein de l’équipe Bisley, en 1959. Sur cette photo, il est assis au premier rang
(deuxième à partir de la droite).

« Nous sommes allés en Angleterre, à Bisley, en 1959. J’étais capitaine de l’équipe de tir
canadienne… les Cadets de l’Armée dans l’ensemble du Canada… Nous avons obtenu la deuxième
place; les Anglais nous ont battus par un seul point… et nous concourions contre l’ensemble
du Commonwealth… Je n’avais pas vraiment appris à tirer à la carabine ou au fusil de chasse.
Jamais je n’ai autant tiré du fusil que lorsque j’étais au pensionnat et j’ai appris à le
manipuler correctement et de façon sûre. Puis, j’ai appris comment enseigner aux plus jeunes
qui venaient derrière nous… Compte tenu de tout ce qui s’est passé aux pensionnats… il y a
eu des choses vraiment terribles qui se sont produites… J’ai simplement été chanceux
d’avoir vécu des expériences positives la plupart du temps.»
Photo fournie par Cliff Bolton

Gerard Joe, un Mi’kmaq de Conne River (Terre-Neuve), considère son séjour à Lahr, en Allemagne de l’Ouest, auprès du 4e Régiment du génie, comme le point culminant de sa carrière. « On était en pays étranger et cela rendait l’entraînement […] plus réaliste [traduction] », se rappelle-t-il. Dans ses temps libres, il voyageait et voyait « des choses dont parlent les livres d’histoire » [traduction], comme le Rhin, Munich et le château du roi Louis de Bavière.

L’adaptation à la vie militaire peut être difficile, mais celle-ci est source d’aventures et d’épanouissement personnel. Joe John Sanipass, de Big Cove, au Nouveau- Brunswick, est dérouté par la discipline sévère, les inspections matinales et le cirage des chaussures, mais au bout d’un certain temps, il rencontre un groupe d’« Autochtones de Saskatchewan […] avec lesquels il s’entend très bien » [traduction]. D’autres sont bien servis en campagne par leurs antécédents. Bill Lafferty, des Territoires du Nord-Ouest, trouve que les « longues, longues heures de clarté en été » [traduction] et les longues heures d’obscurité en hiver auxquelles il est habitué lui permettent de fonctionner presque n’importe où. Il n’a aucun mal à s’adapter au service dans le désert du Sinaï. Stephen Simon se rappelle un exercice d’entraînement en campagne en 1955; il parlait de sa culture avec un ami curieux et un jour « ils ont pris toutes nos toiles et tout […] J’ai dit : “ Restez avec moi, si vous êtes prêt à travailler dur, nous allons nous amuser et être confortables. ” » [traduction] Ensemble, ils ont construit un tipi et confectionné une marmite en écorce de bouleau pour faire bouillir de l’eau et cuire un lapin. Wes Whitford, d’Ashmount, en Alberta, estime que ses années dans l’armée lui ont appris à se respecter davantage et lui ont ensuite permis de décrocher de meilleurs emplois. « J’étais capable de composer très bien avec la discipline, explique Whitford, et cela a amélioré ma confiance en moi, je pense. J’ai aimé ça. » [traduction]

Plusieurs membres des FC voient une étroite filiation entre leur propre service et celui de leurs ancêtres autochtones. « Les gens de mon peuple, les Pieds-Noirs, étaient d’extraordinaires guerriers » [traduction], explique le major Robert E. Crane (retraité), qui a servi dans le Corps des transmissions en Allemagne, dans le golfe Persique et à Alert, entre autres. Crane, fils d’un ancien combattant de la guerre de Corée, déclare : « Je voulais faire quelque chose de moi-même et entrer dans l’armée me semblait tout indiqué […] La vie militaire m’a permis d’acquérir des compétences précieuses comme l’autodiscipline et la capacité de travailler en équipe. » [traduction] Le caporal-chef Brian Innes s’engage pour l’aventure. « … L’armée a une influence sur ma famille depuis des générations, reconnaît-il. Mon père a servi en Corée et mon grand-père a fait la Seconde Guerre mondiale, avec d’autres membres de ma famille. Je pense que c’est pour assumer mon héritage et faire honneur à ma famille que j’ai décidé de servir mon pays, ainsi que pour venir en aide à mes concitoyens. » [traduction]

Ed Borchert, né à Red Deer, en Alberta, s’enrôle en 1964 et reste dans l’armée jusqu’en 1995. « Si je me suis engagé, c’est uniquement pour la paye régulière et pour que ma mère ait une bouche de moins à nourrir à la maison » [traduction], a-t-il expliqué. Pendant sa carrière, il a « gravi tous les échelons, de caporal suppléant à sergent-major de compagnie » [traduction], puis, en 1983, il a obtenu sa commission de capitaine avant d’être finalement promu major. Borchert décrit comment le service militaire lui a « donné de l’assurance et de l’autorité. J’ai appris que le soldat était l’élément le plus important de notre armée, qu’il fallait le respecter et voir à ce qu’il soit bien traité tout en respectant les objectifs de l’organisation » [traduction]. Selon lui, l’un des meilleurs aspects des FC est le suivant :

[Traduction]
que vous soyez autochtone, noir ou pourpre, cela importe peu. La seule chose dont on se préoccupe, c’est si vous faites votre travail. Quand j’étais dans les tranchées, j’étais responsable du type qui était dans la tranchée avec moi et de sa protection. Nous combattions épaule contre épaule avec nos frères, et il n’y avait ni couleur ni race, nous étions tous des soldats, et c’était excellent.

Le passage de Borchert sous les drapeaux lui a insufflé « une grande fierté pour notre armée passée et actuelle » [traduction].

L’après-guerre froide

Jocelyn Paul se joint aux réserves en 1988, pendant qu’il fait sa maîtrise à l’Université de Montréal. Après avoir travaillé pour le conseil Attikamek-Montagnais, il décide, en 1991, de passer à la Force régulière, où il devient commandant de peloton au sein du Royal 22e Régiment. Ce n’est pas une période facile : après la crise d’Oka, qui oppose les Mohawks et leurs partisans à la Sûreté du Québec et aux Forces canadiennes dans un long face-à-face, certains soldats « n’avaient pas nécessairement tous une bonne opinion des Indiens ». Avec le temps toutefois, il note que le personnel militaire, très enclin à généraliser au sujet des Autochtones, commence à se rendre compte qu’il s’agit d’une situation complexe qui va au-delà des stéréotypes.

La fin de la guerre froide ne rapporte pas les « dividendes de la paix » [traduction] espérés. Alors que les Forces canadiennes subissent une période de compression dans les années 1990, la cadence des opérations de rétablissement et de maintien de la paix s’accélère. Des militaires autochtones des deux sexes continuent de servir dans les zones de guerre partout dans le monde. Pour sa part, Jocelyn Paul, alors lieutenant, sert dans le secteur de Krajina, en Croatie, d’octobre 1993 à avril 1994. « La Croatie, la Bosnie c’était vraiment encore la guerre, explique-t-il. Ça fait que j’ai vu les ravages de la guerre, les champs de mines partout, les gens qui étaient affamés, les gens qui n’avaient pas de quoi se nourrir, les gens qui étaient un peu terrorisés par les bombardements; les Croates bombardaient les Serbes et les Serbes bombardaient les Croates. » Après une autre période de service en ex-Yougoslavie, le capitaine Paul devient aide de camp du gouverneur général Roméo LeBlanc de 1995 à 1997. En 1992 et 1993, le caporal Corena Letendre (une Anishnawbe de la Première nation de Pinaymootang, au Manitoba), qui sert alors dans le 2e Bataillon des services, est envoyée au Cambodge pour encadrer les élections dans ce pays. « Nous transportions les fournitures d’une région du pays à l’autre, explique-t-elle. Du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest du pays, aux villes portuaires, dans le Nord du pays. Nous faisions à peu près n’importe quoi, en commençant par approvisionner les bureaux de vote de l’ONU et assurer la tenue d’élections libres et équitables » [traduction]. Elle travaille aussi comme bénévole dans un orphelinat local, « prenant soin des bébés qui s’y trouvaient, de nombreux tout-petits, et je changeais leurs couches ou j’aidais à leur administrer leurs médicaments, ou encore je les enduisais de pommade » [traduction]. La fille de Letendre est toujours au berceau quand celle-ci est envoyée au Cambodge, de sorte que ses visites « pour aller s’occuper de ces tout-petits servaient d’exutoire à son amour maternel » [traduction].



Corena Letendre, membre des
Saulteaux de Fairford, au Manitoba,
qui a servi dans l’Armée canadienne
et la Force aérienne.

« J’ai servi au Cambodge… en
1992-1993… Nous y sommes allés
comme contingent pour appuyer
les élections… J’ai travaillé
à la Maison du Canada les jours
où j’avais du temps libre... Il
y a une photo qui a été prise
lorsque j’ai amené les membres
du camp canadien à l’orphelinat
qui se trouvait là… [Nous prenions]
soin des bébés qui s’y trouvaient,
de nombreux tout-petits… Je changeais
leurs couches ou j’aidais à leur
administrer leurs médicaments ou
encore je les enduisais de pommade.
C’était très intéressant, car lorsque
j’avais quitté le Canada pour aller au
Cambodge, ma fille n’avait pas encore
un an. Alors, j’allais à l’orphelinat
pour donner libre cours à mon amour
maternel. [J’avais trouvé] plutôt
difficile de laisser mon bébé
derrière moi. Alors, je me rendais
là pour m’occuper de ces tout-petits…
La photo… sur laquelle je tiens le
petit dans mes bras : Ce petit symbolise
pour moi tout ce que signifie vraiment
être membre des Forces canadiennes…
être capables d’aller n’importe où,
à n’importe quel endroit, n’importe
quand et être capables d’ouvrir nos
coeurs pour prendre soin de ceux qui
nous entourent et les réconforter…
C’est cet aspect de protection et
de réconfort qui nous caractérise vraiment.
Photo du ministère de la Défense nationale

La tradition du service outre-mer se perpétue en Afghanistan et dans d’autres missions canadiennes à l’étranger. Le 3 septembre 2006, pendant l’opération Medusa en Afghanistan, le caporal Jason Funnell, du 7e Peloton, Compagnie Charles, 1er Bataillon, The Royal Canadian Regiment, brave un feu nourri de l’ennemi pour venir prêter main-forte à des camarades qui sont prisonniers d’un véhicule en panne dans une zone de destruction ennemie. Au mépris de sa sécurité personnelle, il traverse par deux fois une zone balayée par un feu efficace de l’ennemi; ce Haïda de Colombie-Britannique contribue ainsi avec succès au traitement et à l’évacuation de ses camarades blessés ou tués, tout en répliquant par des tirs également efficaces. Sa bravoure et son professionnalisme sauvent des vies et permettent à son peloton de se retirer en bon ordre sous un feu nourri. Pour ses exploits, Funnell reçoit la Médaille de la vaillance militaire. Pour sa part, le caporal Doug Tizya, membre de la Première nation d’Old Crow, est envoyé en Afghanistan avec le 2e Bataillon, Princess Patricia’s Canadian Light Infantry. Quelques jours à peine après son arrivée pour sa deuxième période de service en août 2006, il est blessé lors d’une attaque au mortier et aux grenades propulsées par fusée contre la base canadienne de Panjwaii. Touché par des éclats de shrapnel, Tizya subit plusieurs blessures graves au bras et il est renvoyé en convalescence au Canada. Rentré au pays, il est honoré par la danse du guerrier blessé et le Clan de l’Ours de la nation Ojibway lui confère un nom d’esprit lors de sa cérémonie annuelle de l’esprit de l’ours.

Le soutien des Autochtones aux guerriers et aux soldats de la paix outre-mer prend diverses formes. Par exemple, en octobre 2006, Ice Bear, un artiste chippewa de Cape Croker, en Ontario, fait don d’une reproduction d’une estampe représentant un guerrier autochtone poussant un cri de guerre au sein des troupes déployées à Kandahar. « Un guerrier, dans notre société, c’est quelqu’un qui se porte à la défense de ceux qui sont incapables de se défendre eux-mêmes, explique Bear. Nos guerriers qui vont en Afghanistan le font pour défendre ces femmes et ces enfants qui sont incapables de se défendre eux-mêmes. » [traduction] Le mois suivant, le rocker autochtone Gary Sappier se produit à Kandahar lors de la tournée de divertissement de la Force opérationnelle en Afghanistan. Les guerres du XXIe siècle, comme celles des siècles précédents, sont des efforts collectifs.

En 2002, les estimations officielles indiquent que 1 300 Autochtones servent dans les Forces canadiennes. Cela représente 2,3 p. 100 de la Force régulière et 1,8 p. 100 de la Première réserve. Même si ces pourcentages sont inférieurs à la proportion d’Autochtones dans la population canadienne, ce niveau de participation témoigne toujours de beaucoup d’intérêt et de détermination à l’égard de la défense nationale. En outre, cette statistique ne comprend pas les Autochtones qui font partie des Rangers canadiens, une formation militaire distincte, dont 60 p. 100 des membres sont d’origine autochtone.

Les Rangers canadiens

Le début de la guerre froide à la fin des années 1940 attire une attention sans précédent sur le Nord canadien. Advenant une guerre entre les États-Unis et l’Union soviétique, les approches nord du continent constituent un champ de bataille probable. Les militaires canadiens décident donc d’établir une empreinte dans les régions septentrionales, isolées et côtières. Le corps des Rangers de la Milice de la côte du Pacifique (RMCP), démantelé en 1945, contribue à inspirer la création des Rangers canadiens deux ans plus tard. Comme le corps des RMCP, celui des Rangers canadiens sera composé de volontaires non payés, qui vont assumer des fonctions militaires à temps partiel, sur une base quotidienne, en sus de leurs tâches civiles. Il aura cependant une envergure nationale au lieu d’être limité à la côte du Pacifique comme l’étaient les RMCP. Équipés seulement d’un fusil Lee-Enfield de calibre .303 et d’un brassard avec une dotation annuelle de 100 cartouches, les Rangers exercent plusieurs rôles en temps de paix. Ils font appel à leur excellente connaissance des particularités locales pour guider les troupes du Sud qui tiennent des exercices dans leur région, ils préparent des dispositifs de défense territoriale avec la police et ils signalent les activités suspectes. Puisque les tâches civiles des Rangers les amènent à parcourir chaque jour le territoire où ils vivent, ce rôle de détection paraît logique. En outre, les Rangers peuvent fournir des équipes de recherche et sauvetage au besoin. En temps de guerre, ils peuvent également assurer la surveillance des côtes et défendre leur territoire contre de petits détachements ennemis ou des saboteurs.



Rangers canadiens descendant d’un hélicoptère
Griffon au cours de l’Opération NARWHAL 2007

Le Caporal Pat Audet, mécanicien de bord du
430e Escadron tactique d’hélicoptères, aide
des Rangers canadiens à descendre d’un
hélicoptère CH146 Griffon au cours de
l’Opération NARWHAL 2007.
Photo par le Sgt Brad Phillips
[La Feuille d’érable, 13 juin 2007]

Compte tenu des particularités démographiques des régions isolées et éloignées – surtout dans le Nord territorial – les Autochtones canadiens jouent un rôle important quand le corps étend ses ramifications dans l’Arctique dans les années 1950. Les forces armées sont heureuses de profiter de l’excellente connaissance des cultures et de l’environnement local que possèdent les Rangers. Quand elles autorisent la formation de compagnies sur l’île de Baffin en 1951, les responsables des Affaires esquimaudes estiment que le service dans les Rangers peut aussi être bon pour les Inuits. L’un de ces hauts responsables souligne que les Inuits sont « fiables, honnêtes et intelligents et peuvent faire de bons Rangers » [traduction], et il admet qu’un fusil et des balles constituent des biens importants dans une culture de chasseurs. Les Autochtones qui servent dans les Rangers guident et conseillent les forces régulières qui tiennent des exercices dans le Nord et ils assurent une présence permanente à l’appui de la sécurité et de la protection de la souveraineté au Canada.

Le rôle important des Rangers est mis en relief au début des années 1970, période où la souveraineté dans l’Arctique redevient un sujet de préoccupation important. Les forces armées cherchent à augmenter la représentation des Autochtones au sein de leur effectif, et la reconstitution des Rangers du Nord paraît être le moyen le plus efficace. Les Autochtones du Nord qui servent dans les Rangers peuvent assurer leur service sans quitter leurs communautés. Pour les Forces canadiennes, les Rangers sont un moyen peu coûteux d’affirmer de façon visible la souveraineté du Canada – considération importante à une époque où le gouvernement coupe dans les dépenses et le personnel militaires. Des patrouilles où sont représentés tous les groupes autochtones du Nord parcourent tout l’Arctique, de l’île Broughton à Aklavik. Les rapports des Rangers avec les unités régulières et de réserve des forces armées contribuent à accroître la sensibilisation transculturelle et le partage d’un précieux savoir-faire en techniques de survie.

Fort de l’appui solide de la collectivité autochtone, le gouvernement annonce en 1987 que le programme des Rangers va être maintenu et élargi. Le ministre de la Défense nationale y voit « un outil important d’affirmation de la souveraineté » [traduction] et, dans les dernières années du XXe siècle, presque toutes les collectivités du Grand Nord qui sont capables de soutenir une patrouille en possèdent une. Des unités sont créées au Labrador et au Nunavik (Nord québécois), sur les rives de la baie d’Hudson et de la baie James, ainsi que sur la côte de la Colombie-Britannique. Les Rangers jouent un rôle de plus en plus important et symbolique pour promouvoir la souveraineté et la sécurité.

Selon un rapport de 2007, il y a au Canada environ 4 200 Rangers et 163 patrouilles organisées en cinq Groupes de patrouilles des Rangers canadiens (GPRC) et ce nombre devait passer à 4 800 en 2008. Le 1 GPRC comprend 58 patrouilles dans les Territoires du Nord-Ouest, au Yukon et au Nunavut. C’est le plus important groupe de patrouilles, avec ses 1 575 Rangers. Le 2 GPRC comprend 23 patrouilles au Québec et un total de 696 Rangers. Le 3 GPRC regroupe 15 patrouilles dans le Nord de l’Ontario, qui comptent au total 422 Rangers. Le 4 GPRC est constitué de 695 Rangers répartis en 38 patrouilles sur la côte du Pacifique en Colombie-Britannique, dans le Nord de l’Alberta, en Saskatchewan et au Manitoba. Enfin, le 5 GPRC englobe 29 patrouilles constituées de 743 Rangers à Terre-Neuve-et-Labrador. Même si les statistiques officielles ne comportent aucune ventilation selon l’origine ethnique, plus de 50 p. 100 des Rangers sont d’origine autochtone et les patrouilles sont représentatives de la diversité linguistique et ethnoculturelle du Nord du Canada. Au nord de la limite forestière, par exemple, la grande majorité des Rangers sont Inuits et beaucoup parlent l’inuktitut, qui est leur langue maternelle (et parfois leur seule langue).

Les Rangers sont uniques à plusieurs égards. Chaque patrouille choisit son chef dans ses propres rangs et les décisions y sont prises en respectant les normes culturelles et politiques locales. Les Rangers n’ont pas d’uniforme militaire officiel. L’armée présume plutôt que ceux qui s’engagent sont les mieux placés pour choisir l’équipement et les vêtements civils « typiques » les plus aptes à assurer leur survie dans leur environnement particulier. L’uniforme de ces réservistes à temps partiel se résume donc à un chandail en molleton, un t-shirt, une casquette, un brassard, une veste de sécurité et une tuque rouges. Le gouvernement distribue aujourd’hui 200 cartouches à chacun des Rangers et ceux-ci fournissent les autres pièces de matériel, motoneige ou bateau par exemple, mais ils sont indemnisés lorsqu’ils s’en servent pour les exercices des Rangers. Dans la plupart des groupes de patrouille, il n’y a pas d’âge de retraite obligatoire. C’est ce qui explique que les plus anciens membres actifs des Forces canadiennes soient des Rangers. Johnny Tookalook et Johnassie Iqaluk, de Sanikiluaq, se sont enrôlés en 1947, l’année de la création du corps, et ils en font toujours partie. Abraham Irqu, d’Akulivik, et Peter Kunilusie, de Clyde River, comptent 52 années reconnues de service continu comme Rangers. Ollie Ittinuar, un Ranger de Rankin Inlet, était toujours en service au sein des Rangers à l’âge de 87 ans. Tant qu’un Ranger est en mesure de remplir ses fonctions, on ne le force pas à se retirer comme membre actif.

En tant que réservistes des Forces canadiennes, les Rangers ont comme rôle, d’abord et avant tout, de garantir « une présence militaire dans les régions peu peuplées du Nord du Canada, le long des côtes et dans les endroits isolés qui ne pourraient être desservis adéquatement et de façon économique par d’autres éléments de l’organisation militaire ». Ils signalent les activités inhabituelles sur les côtes et dans leurs communautés et, grâce à leur savoir autochtone traditionnel et à leur connaissance de la géographie locale, ils fournissent aux Forces canadiennes des services d’alerte rapide, de surveillance du territoire, de recherche et sauvetage terrestres et de reconnaissance. « Je suis très fier d’être un Ranger canadien » [traduction], explique le sergent Nick Mantla, de Wha’ti, dans les Territoires du Nord-Ouest. « C’est une façon de servir mon pays et mon peuple. C’est important pour moi de transmettre une partie de la science du Nord […] d’aider grâce à mes connaissances des endroits sauvages et de prêter assistance aux forces armées » [traduction]. Ils transmettent leur savoir-faire aux Forces canadiennes, mais également à d’autres membres de leur communauté. Les Rangers juniors canadiens, programme structuré pour les jeunes lancé en 1996, fournissent aux Rangers et aux jeunes de leurs communautés un moyen de transmission des valeurs culturelles locales et du savoir-faire traditionnel d’une génération à l’autre. Tous sont gagnants.



Cliff Bolton, un Tsimshian de Port Essington (Colombie-Britannique), dans les Cadets de l’Armée.
Il joue ici en compagnie de la musique du pensionnat indien de St. George, affiliée aux Rocky Mountain
Rangers.

« [Être cadet] m’a enseigné beaucoup de choses… tous les exercices militaires, les marches, les
défilés, nous avons beaucoup appris au sujet des radiotéléphones et du code Morse et on nous a aussi
enseigné à manipuler des fusils et des mitraillettes… les jeunes garçons devaient apprendre un grand
nombre d’éléments de précision, la façon de manipuler [les armes], les exercices avec le fusil et les
marches et nous avions aussi de très bons corps de clairons. »
Photo fournie par Cliff Bolton

Les succès opérationnels des Rangers sont aussi variés qu’impressionnants, dans des domaines aussi divers que le renseignement et la recherche et le sauvetage. Dans le Grand Nord et sur les côtes, les Rangers servent régulièrement de guides et de conseillers en techniques de survie aux unités du Sud qui opèrent sur leur territoire, ce qui favorise la compréhension et l’apprentissage mutuels. Même si les Rangers exécutent souvent des tâches de recherche et sauvetage terrestres capitales en tant que civils plutôt que dans le cadre d’une mission militaire officielle, leur organisation et leurs connaissances militaires sont vitales pour leurs communautés, spécialement dans les régions reculées où il n’existe pas d’autre groupe organisé. Lorsqu’une avalanche dévaste Kangiqsualujjuaq, au Québec, le 1er janvier 1999, 9 habitants sont tués et environ 70 autres sont blessés. Les 28 membres de la patrouille locale des Rangers et plus de 40 autres Rangers du 2 GPRC interviennent immédiatement. Cette intervention vaudra au 2 GPRC la Mention élogieuse du Chef d’état-major de la Défense. « Par leurs efforts, les membres du 2 GPRC se sont fait connaître dans tout le pays » [traduction], a expliqué le général Maurice Baril. « Sans l’intervention immédiate des Rangers canadiens du 2 GPRC et leur action au Nunavik, cette catastrophe aurait certainement été plus coûteuse en vies humaines. Grâce à leur discipline et à leur altruisme, ils ont été d’un secours inestimable au cours de la période qui a suivi ce triste événement. Les membres de ce groupe sont dignes des plus nobles traditions des FC. » [traduction]

Le 14 février 2000, à Rideau Hall à Ottawa, Son Excellence la très honorable Adrienne Clarkson, gouverneure générale du Canada et commandante en chef des Forces canadiennes, remettait à des membres choisis des Rangers canadiens la Médaille du service spécial, avec agrafe gravée « RANGER », en reconnaissance de leur remarquable contribution à la défense et à la sécurité de la patrie. « Vous êtes les yeux et les oreilles des forces armées dans les communautés éloignées, a-t-elle déclaré. Vous appuyez les forces et aidez à protéger notre souveraineté […] Vos compétences, vos connaissances, votre savoir-faire sont sans pareil […] Vous, les Rangers canadiens, avez apporté une importante contribution au Nord – ce que vous continuez de faire – ainsi qu’à notre cheminement à nous, vos concitoyens. Je vous en remercie. » [traduction]

Les Rangers canadiens sont des atouts précieux pour leurs communautés, pour les forces armées et pour l’ensemble du Canada. Les prévisions et les inquiétudes actuelles concernant les effets que les changements climatiques (réchauffement planétaire) risquent d’avoir dans le Nord du Canada permettent de croire que le rôle des Rangers sera encore plus crucial d’ici peu. En avril 2008, par exemple, les Rangers canadiens de tout le Nord territorial participaient, avec une équipe de scientifiques, à l’opération Nunalivut, qui a permis de constater la détérioration rapide de la plus importante plate-forme de glace qui subsiste dans l’hémisphère Nord. Si certaines estimations se vérifient et que les navires puissent franchir le passage du Nord-Ouest 12 mois par année d’ici 20 ans, le Canada pourrait faire face à une foule de nouveaux défis dans ses territoires du Nord. L’importance accrue accordée récemment à l’affirmation de la souveraineté et à la sécurité dans l’Arctique garantit que les Rangers vont continuer d’assurer une présence symbolique et pratique importante, quel que soit le contexte futur et, à mesure que le nombre de Rangers et de patrouilles qu’ils effectuent augmentera, il en ira de même de leur contribution à l’atteinte des objectifs de défense du Canada.

Mesures de recrutement et de maintien en poste



Hommage rendu aux anciens
combattants autochtones

Dans certains cas, les
dispositions de la Charte
des anciens combattants –
cet ensemble d’indemnités
et de droits accordés par
une nation reconnaissante
aux anciens combattants
qui venaient de rentrer
au pays après la Seconde
Guerre mondiale – ont été
appliquées inégalement aux
Indiens inscrits, hommes et
femmes, qui avaient servi
en tant que soldats. En
raison de l’isolement
géographique, des difficultés
de communication et de
confusions bureaucratiques
découlant du fait que les
questions liées aux anciens
combattants autochtones
relevaient de plusieurs
compétences à la fois (Affaires
indiennes, Anciens Combattants,
Défense nationale), de nombreux
individus n’ont pas reçu
toute la gamme d’indemnités
à laquelle ils auraient pu
avoir droit. Le règlement de
ces demandes demeurent encore
aujourd’hui un point en litige
parmi les anciens combattants
autochtones et leurs familles.
Le 21 juin 2001, des anciens
combattants autochtones se
sont réunis à Ottawa pour le
dévoilement du Monument aux
anciens combattants autochtones
(à gauche).
Photo par Victoria Fulford,
Magazine Légion,
sept./oct. 2001, p. 72.

En raison de leur contribution continue aux activités militaires canadiennes, les peuples autochtones sont un atout pour la Défense. Un certain nombre de mesures ont donc été prises pour stimuler la participation des Autochtones dans les Forces canadiennes. Plusieurs politiques et programmes importants ont été conçus pour faire mieux connaître les possibilités de carrière dans les Forces canadiennes et rendre la vie militaire plus attrayante pour les Autochtones.

Au début des années 1970, les forces armées commencent à déployer des efforts de recrutement spéciaux pour encourager les Autochtones à s’enrôler. Le Programme d’enrôlement des Autochtones du Nord est lancé en 1971 pour attirer les Autochtones vivant au nord du 60e parallèle dans les Forces canadiennes. Un organisme de recrutement créé spécialement est chargé de visiter régulièrement les collectivités de l’Arctique. Les candidats autochtones intéressés sont conviés à une instruction préalable au recrutement pour les préparer à satisfaire aux exigences de la vie militaire. Cette initiative n’a toutefois que peu de succès : rares sont les recrues qui possèdent la scolarité exigée, moins nombreuses encore sont celles qui terminent l’instruction de base et une minuscule fraction à peine finit par faire carrière dans les Forces canadiennes. Le programme est donc suspendu en 1999.

Les nouvelles initiatives qui prennent la suite sont d’un meilleur rapport, tant pour les participants autochtones que pour les forces armées. Le Programme Bold Eagle, initiative conjointe du ministère de la Défense nationale, de celui des Affaires indiennes et du Nord Canada, de la Federation of Saskatchewan Indian Nations (FSIN) et de la Saskatchewan Indian Veteran’s Association, est lancé en 1990. Il a pour but d’accroître l’estime de soi chez les jeunes autochtones des provinces des Prairies. Le programme comprend six semaines d’instruction élémentaire des recrues de la milice complétées par des activités de sensibilisation à la culture des Premières nations organisées par la FSIN et dirigées par les Aînés. Les participants sont initiés à la vie et au service dans les Forces canadiennes. Le programme connaît un énorme succès. Ainsi, 58 des 59 candidats de l’exercice Bold Eagle de 1999 reçoivent leur diplôme. Les diplômés ne sont pas obligés d’entrer dans la Première réserve à la fin du cours, mais ils en ont la possibilité. En 1999, dix participants s’enrôlent dans la Première réserve et trois dans la Force régulière. De nombreux autres retournent dans leurs communautés avec une toute nouvelle confiance en eux. Selon Howard Anderson, grand chef des Saskatchewan First Nations Veterans, les jeunes sortent du Programme Bold Eagle « la tête haute et diablement fiers. C’est vraiment une superbe bande de jeunes quand ils en sortent ». [traduction] Le bombardier Kisha Potts, diplômé du programme, s’enrôle dans la Réserve et il servira en Afghanistan. Un autre programme, le Sergeant Tommy Prince Army Training Initiative, vise à augmenter le nombre d’Autochtones qui servent dans l’infanterie et dans les métiers connexes des armes de combat. Les participants recrutés sont regroupés en unités de la taille d’un peloton et ils suivent un cours de familiarisation spécialisé qui intègre les points de vue et valeurs autochtones.

Le Programme d’enrôlement des Autochtones des Forces canadiennes est lancé en 2000 afin de renseigner les Autochtones, avant l’enrôlement, sur les possibilités de formation et d’emploi à plein temps dans la Force régulière. Alors que le Programme d’enrôlement des Autochtones du Nord visait exclusivement à recruter des jeunes Autochtones des régions septentrionales éloignées, le nouveau programme accueille des recrues autochtones de toutes les régions du pays. Il comprend deux cours d’instruction préalable au recrutement : le premier se donne à Yellowknife, dans les Territoires du Nord-Ouest, pour les recrues qui vivent dans le Grand Nord, et le second, à Farnham, au Québec, pour toutes les recrues autochtones du programme. À la fin du cours, les candidats peuvent postuler un emploi dans la Force régulière et commencer leur qualification militaire de base, mais ils n’y sont pas obligés. Lorsque le programme a été annoncé, le ministre de la Défense nationale espérait qu’il permettrait de doubler la proportion de membres des Premières nations, d’Inuits et de Métis servant dans les Forces canadiennes pour la porter à 3 p. 100.



Caporal Jocelyne Bauman exécutant
la danse des clochettes.

Le Caporal Jocelyne Bauman est une
Autochtone spécialisée dans la danse
traditionnelle des clochettes. Cette
commis, qui appartient à The South
Alberta Light Horse, est affectée
temporairement auprès de la 1re Unité
de police militaire, à Edmonton.
Photo par le Sdt Melissa Spence
[La Feuille d’érable, 6 juin 2007]

En 2007, le Chef du personnel militaire annonce « l’Année d’initiation au leadership à l’intention des Autochtones (AILA) », programme d’un an qui sera offert au Collège militaire royal du Canada à Kingston en Ontario, et accueillera une trentaine de candidats autochtones. Le premier contingent arrive au début de l’année scolaire 2008. Le programme, offert sous la direction de l’Académie canadienne de la Défense, constitue « une importante mesure pour garantir aux candidats autochtones la possibilité de se faire des amis, d’interagir, d’apprendre et de développer des aptitudes au leadership dans un environnement bilingue, multiculturel et particulièrement diversifié. » L’AILA vise à permettre à des candidats autochtones sélectionnés d’entreprendre des études universitaires, d’acquérir des compétences militaires, de développer des aptitudes au leadership et de faire du sport. Ce programme favorise le leadership et la croissance personnelle dans un milieu d’apprentissage stimulant et positif, contribue aux activités de sensibilisation des Forces canadiennes au sein des collectivités canadiennes et offre à des Autochtones la possibilité de servir le Canada à titre de leaders, éventuellement au sein des Forces canadiennes. Les candidats de l’AILA sont choisis dans toutes les régions du Canada par un comité supérieur de révision composé de hauts fonctionnaires civils et de hauts gradés militaires conseillés par un comité consultatif autochtone où on retrouve des conseillers pédagogiques provenant de quatre importants groupes autochtones (Assemblée des Premières Nations, Ralliement national des Métis, Inuit Tapiriit Kanatami et Association nationale des centres d’amitié). Des activités de soutien culturel sont réalisées en consultation avec le comité consultatif.

Au cours des 10 dernières années, les forces armées ont pris d’autres mesures importantes pour faire des Forces canadiennes un milieu plus accueillant pour les Autochtones et leurs cultures uniques. Le Groupe consultatif des Autochtones de la Défense travaille à l’amélioration des rapports entre les Autochtones et les forces armées en identifiant les problèmes auxquels font face les membres du personnel militaire et civil autochtones du ministère de la Défense nationale et des Forces canadiennes, en augmentant les taux de maintien en poste et en garantissant des milieux de travail confortables et productifs pour les Autochtones. Les forces armées ont aussi pris des mesures pour respecter les croyances religieuses en autorisant les Autochtones en uniforme à garder leurs tresses, dans la mesure où cela ne compromet pas la sécurité. Les Forces reconnaissent que la diversité de la société canadienne constitue un atout et que les membres autochtones constituent un élément essentiel de leur stratégie future qui leur permettra de demeurer une institution fière, représentative des peuples du Canada et de leurs aspirations et valeurs communes.



Le Sergent Ron Leblanc (accroupi), en compagnie d’anciens combattants da British Columbia
Regiment (Duke of Connaught’s Own) au cours de l’Opération SUMMIT DUKE.

Les Autochtones servant à l’étranger auprès des Forces canadiennes d’aujourd’hui continuent d’enrichir leur patrimoine militaire. Ils contribuent aussi grandement à la préservation du patrimoine des unités au sein desquelles ils servent au pays. On voit ici, en compagnie d’anciens combattants, le Sergent Ronald R. Leblanc (accroupi), du British Columbia Regiment (BCR). En 2006, le Sergent Leblanc a organisé une petite expédition pour escalader deux pics des montagnes Rocheuses situés près du parc provincial Peter Lougheed, à Kananaskis, en Alberta. l’Opération SUMMIT DUKE visait à placer deux plaques commémoratives au sommet des pics nommés en l’honneur de deux anciens commandants. Dans le cadre d’une entente avec Parcs Canada, les deux plaques ont plutôt été installées au début du sentier du lac Kananaskis supérieur, qui donne sur les deux pics. Le mont Hart-McHarg a été nommé en l’honneur du Lieutenant colonel William Frederick Hart-McHarg, tué au combat lors de la seconde bataille d’Ypres, le 24 avril 1915. Le mont Worthington honore la mémoire du Lieutenant colonel Donald Grant Worthington, tué au combat au cours de la bataille de Normandie le 9 août 1944.
Collection Maggie Davidson